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Un nouveau Printemps en Afrique ?

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Photo: groupe Facebook ‘Justice for Sudan’

En Algérie, Abdelaziz Bouteflika, au pouvoir depuis près de 20 ans, a été confronté à des manifestations populaires pendant deux mois et a été contraint de démissionner. Ensuite, au Soudan, quatre mois de manifestations contre le gouvernement d’Omar al-Bashir ont finalement poussé l’armée à renverser et à arrêter le dictateur, au pouvoir depuis 30 ans.
Certains analystes, journalistes et historiens commencent à parler d’une « nouvelle ère africaine » qui commence par des révolutions démocratiques contre des dictateurs qui ne résisteront pas longtemps.
Ce que l’on pourrait appeler le « Printemps africain » ou le « Printemps arabe 2.0 » suit la voie des manifestations qui ont eu lieu il y a plus d’un an en Tunisie, au Maroc et en Jordanie, mais dans des circonstances qui risquent d’être beaucoup plus explosives pour la région, étant donnée l’instabilité générée par les conflits militaires en Libye, en Syrie et au Yémen.
Le problème est que, jusqu’à présent, dans la plupart des pays impliqués dans ce processus, les régimes bonapartistes se débarrassent des dictateurs les plus détestés dans le but de garder le régime sain et sauf. C’est le cas en Angola, où João Lourenço a remplacé José dos Santos, enlisé dans la corruption ; au Zimbabwe, où le sanguinaire Emmerson Mnangagwa a remplacé Robert Mugabe, âgé de 93 ans ; au Congo, où Joseph Kabila a procédé à des élections frauduleuses et mis en place son adversaire Felix Tshisekedi ; au Burkina Faso, où un président civil a été élu pour la première fois en cinquante ans ; et maintenant au Soudan et en Algérie. D’une certaine manière, le même processus a eu lieu en Afrique du Sud, où Cyril Ramaphosa a remplacé Jacob Zuma au pouvoir. Tous sont du même parti que leur prédécesseur. Voilà comment « céder le manteau pour sauver la peau ». Il s’agit d’un processus révolutionnaire incomplet, mais toujours en cours.

Les dictateurs et les régimes autoritaires ont peur.
Le problème est que ces dirigeants ont peur, mais ils veulent rester au pouvoir, ce pour quoi ils utilisent tout d’abord une répression violente et brutale. Et quand ça ne marche pas et qu’ils se heurtent à la résistance des masses, ils passent à des manœuvres politiques.
Au Soudan, le ministre à la Défense, le général Awad Ibn Auf, a déclaré qu’avec la chute du gouvernement, le pays sera commandé pendant les deux prochaines années par un « gouvernement militaire de transition ». En Algérie, le parlement a annoncé une période de transition qui débutera le 4 juillet, avec des élections générales et la réforme de la Constitution. Une transition qui durera au moins un an, et qui sera dirigée par le président du Sénat, Abdelkader Bensalah, désormais le chef de l’Etat par intérim.
Le plan est d’éliminer les dirigeants les plus usés, tout en maintenant le régime, et de mener une transition de rien vers nulle part, en ne changeant que le décor.
Ces propositions ne plaisent à personne. Au Soudan, les dirigeants des manifestations ont rejeté le « coup d’Etat dirigé par le régime ». En Algérie, les manifestations, dirigées par les étudiants, ont commencé à s’orienter contre la nomination de Bensalah, accusé à juste titre d’être « la continuité », et contre le chef de l’armée, le général Ahmed Gaïd Salah. Des manifestations qui sont réprimées par la police à coups de matraque et au gaz.

Un nouveau printemps
Depuis le Printemps arabe, vers la fin de 2010, la répression massive des manifestations a prévalu dans pratiquement tous les pays de la région, quelle que soit la nuance politique du gouvernement ou du bloc. C’est le cas dans la République islamique d’Iran, de Hassan Rohani ; dans le Royaume d’Arabie saoudite, du prince Mohammad bin Salman ; dans l’émirat de Qatar, de Tamin bin Hamad al-Thani ; dans la République tunisienne semi-présidentielle, de Béji Caid Essebi ; dans la Turquie d’Erdogan ; et dans l’Egypte d’Abdel al-Sissi.
D’autre part, ce qui distingue ce printemps du précédent, c’est que, bien qu’il commence par des revendications démocratiques, qui exigent plus de liberté pour la population dans son ensemble, il enchaîne ensuite avec les exigences économiques d’une classe ouvrière jeune, misérable et sans avenir. On exige des changements radicaux dans les politiques économiques, contre les gouvernements qui continuent d’appliquer les anciennes recettes du Fonds monétaire international avec sa politique d’austérité et de retrait des investissements, fruit de l’héritage colonial impérialiste. Tous avec des niveaux de corruption élevés, malgré l’immense richesse naturelle et le potentiel économique, ce qui amène la population à haïr carrément ses dirigeants.
Ces manifestations ont également en commun l’âge avancé des gouvernants et la composition jeune et féminine des manifestants. Le continent africain est le plus jeune du monde, avec plus de 60 % de la population âgée de moins de 25 ans. La moyenne d’âge des manifestants est de 19 ans. Leur communication se fait via les réseaux sociaux. Et d’autre part, dans 15 pays, les gouvernants ont plus de 70 ans. Les femmes et les jeunes jouent un rôle de premier plan dans tous les pays et commencent à s’enthousiasmer dans des relations réciproques. Une nouvelle génération, après une décennie de manifestations sur la place Tahrir.

Apprendre avec les erreurs et les défaites
Il ne s’agit pas seulement de faire valoir l’aspect extrêmement positif et massif des mobilisations du Printemps arabe : il est également nécessaire de tirer les leçons des erreurs, des revers et des défaites.
Comme en Egypte, les généraux algériens et soudanais ont bradé leurs dictateurs afin d’apaiser la colère des manifestants et de rester au pouvoir. Rappelons qu’en Egypte, les généraux qui ont aidé à renverser Hosni Moubarak ont été célébrés en tant que gardiens de la révolution ; et par la suite, ils ont été les principaux agents de la mise en œuvre du nouveau régime dictatorial. Actuellement, les généraux algériens parlent expressément d’éviter « la situation égyptienne ». Mais ce sont eux le véritable danger, car ce gouvernement regorge d’alliés de Bouteflika, y compris le Premier ministre.
En Libye, le général Khalifa Hafter veut profiter de la crise provoquée par l’impérialisme après la victoire écrasante des masses lors du renversement de Kadhafi, pour instaurer une nouvelle dictature, à l’instar d’Assad en Syrie et de l’intervention de l’Arabie saoudite au Yémen. Les gouvernements impérialistes qui essaient de paraître démocratiques, suivis par de nombreuses organisations qui se disent défenseurs des travailleurs, essaient de montrer que les soulèvements dans la région en 2011 ont conduit au chaos, au désordre et à davantage d’oppression.
Les travailleurs de ces pays sont confrontés au défi de continuer à faire face à ces régimes enracinés dans la corruption, dans la soumission à l’impérialisme et dans la surexploitation de la population. Les jeunes prolétaires de l’Afrique du Nord et de l’Afrique australe doivent comprendre qu’il ne suffit pas de renverser le dictateur, qu’il faut en finir avec tout le régime. Et pour cela, il est essentiel et nécessaire de construire des organisations de travailleurs, des organisations autonomes et indépendantes par rapport aux patrons, à l’impérialisme et à tous les représentants politiques de ceux-ci, dirigées de manière démocratique en assemblées et séances plénières.
Les forces de sécurité ont déjà tué des dizaines de manifestants au Soudan, et elles attaquent sans discernement en Algérie. Mais il y a des soldats qui ont commencé à protéger ceux qui protestaient contre la répression politique et les groupes paramilitaires. Il est essentiel que les ouvriers rejoignent ces soldats et forment des groupes d’autodéfense afin de continuer à protéger et à entourer les manifestants.
En ce nouveau Printemps, les manifestants algériens et soudanais — tout comme les angolais, les zimbabwéens et les congolais — ne peuvent pas se contenter de célébrer ou de constater la chute de leurs dictateurs : ils doivent tirer profit de cette victoire pour avancer plus, en ce moment où leur ennemi de classe est frappé par les mobilisations. Ils doivent continuer dans la rue, misant sur leur auto-organisation, réclamant de profonds changements dans les régimes et dans le « système » dans lequel ils vivent, organisant les lieux de travail pour les affrontements. S’ils parviennent à avancer dans cette voie, nous serons témoins d’un Printemps victorieux qui se répandra dans toute la région.

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