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mercredi, avril 17, 2024

La Fraction Trotskyste et sa position sur la guerre à Gaza

Par Victor Alay

Ce texte est la première partie d’un travail plus vaste. Dans ce premier article, nous polémiquons avec les camarades de la FT sur plusieurs aspects clés de leur position sur la guerre génocidaire d’Israël contre Gaza.

Dans un second article, nous chercherons à mettre en évidence le contraste frappant entre la critique juste et sévère de la FT sur le neutralisme des organisations françaises Lutte Ouvrière (LO) et NPA-C dans la guerre de Gaza et l’abstentionnisme dédaigneux de la FT dans la guerre d’agression de la Russie contre l’Ukraine.

Une critique juste de la FT à l’égard de LO et du NPA-C

Nous commençons cet article en faisant nôtre la critique sévère que la section française de la FT, Révolution Permanente, fait de LO et du NPA-C, dont la position face à la barbarie sioniste à Gaza est d’une réelle indécence, pour des organisations qui se réclament encore du trotskisme.

Ces deux organisations de l’extrême gauche française, cédant à la brutale campagne de propagande sioniste à propos de la mort de civils israéliens lors de l’action militaire du 7 octobre, sont même allées jusqu’à placer la principale organisation de résistance palestinienne, le Hamas, sur un pied d’égalité avec l’État sioniste.

Paul Morao[1] a tout à fait raison lorsqu’il écrit ce qui suit :

«  »Contre Biden et Macron, contre Netanyahou et le Hamas. Prolétaires de France, de Palestine, d’Israël… Unissons-nous ! » pouvait-on lire sur les stickers arborés par les camarades de Lutte ouvrière dimanche 22 octobre dernier place de la République. (…) Dans un édito, LO explique ainsi que son projet  »est à l’opposé des politiques nationalistes visant à défendre les intérêts d’un peuple au détriment des autres. À l’opposé de la politique de Netanyahou en Israël et de la politique du Hamas en Palestine ». Dans un autre, elle affirme que le Hamas et Israël se situeraient dans le même  »camp », opposé à celui des opprimés.

Une position qui génère une très grande confusion, puisqu’elle amalgame une organisation qui dirige en grande partie la lutte de libération nationale palestinienne et le gouvernement de l’État colonial qu’elle combat. Les camarades de LO ont beau souligner par ailleurs la responsabilité centrale de l’État d’Israël et de ses alliés impérialistes dans la situation, ils ne cessent de revenir sur la responsabilité conjointe des deux camps ».

LO – poursuit Morao – « choisit en effet de mettre sous le tapis la question de la résistance palestinienne dans ses textes et interventions publiques. On peinera à y trouver des références à cette notion, comme à celle de « lutte » du peuple palestinien. Une attitude qui semble également être celle du NPA-C[2] (…) qui insiste elle aussi uniquement sur la « solidarité avec le peuple palestinien » ».

Paul Morao compare cette position avec les critères de base qui ont guidé l’attitude des marxistes révolutionnaires tout au long de l’histoire :

« La solidarité révolutionnaire élémentaire ne peut se contenter de dénoncer les massacres ou de soutenir les droits des peuples opprimés, elle implique de se placer résolument dans leur camp lorsqu’il y a un conflit militaire avec les oppresseurs. Historiquement, les marxistes révolutionnaires ont en effet considéré, loin de tout pacifisme, qu’ils devaient se situer en soutien au camp progressiste dans les guerres justes, sans pour autant accorder un soutien politique à leur direction ».

Morao, après avoir cité Lénine[3] (« Pour autant que la bourgeoisie d’une nation opprimée lutte contre la nation qui opprime, nous sommes toujours pour, en tout état de cause et plus résolument que quiconque, car nous sommes l’ennemi le plus hardi et le plus conséquent de l’oppression« ), poursuit en disant que cette position est 

« inscrite dans la continuité des batailles menées par Marx et Engels dans la Première internationale en faveur du soutien à l’autodétermination de l’Irlande et de la Pologne [5], et qui part du principe que la victoire des opprimés dans le cadre de guerres justes participe à affaiblir l’impérialisme, quelle que soit la nature de leurs directions. Prolongeant de façon provocatrice le discours de Lénine lors d’un échange sur l’anti-impérialisme en 1938, Trotsky notait ainsi qu’en cas de guerre entre un Brésil fasciste et une Angleterre démocratique, « je serai du côté du Brésil « fasciste » contre l’Angleterre « démocratique ». Pourquoi ? (…) Si l’Angleterre gagnait, elle installerait à Rio de Janeiro un autre fasciste, et enchaînerait doublement le Brésil. Si au contraire le Brésil l’emportait, cela pourrait donner un élan considérable à la conscience démocratique et nationale de ce pays et conduire au renversement de la dictature de Vargas. La défaite de l’Angleterre porterait en même temps un coup à l’impérialisme britannique et donnerait un élan au mouvement révolutionnaire du prolétariat anglais. »

Tout aussi juste est la critique de Morao à l’égard de la LO et du NPA-C qui érigent en« condition de légitimité de la lutte du peuple palestinien » la « fraternisation des peuples » israélien et palestinien, comme s’il s’agissait des classes ouvrières de deux pays impérialistes se trouvant dans des conditions similaires. Sauf qu’Israël, enclave militaire impérialiste au Moyen-Orient, est un État colonial fondé sur le nettoyage ethnique, le vol violent des terres palestiniennes et un système brutal d’apartheid. C’est pourquoi Morao a tout à fait raison lorsqu’il écrit que 

L’évocation [par LO] des ‘’politiques nationalistes visant à défendre les intérêts d’un peuple au détriment des autres’’ frise l’indécence dans le contexte d’une lutte anti-coloniale. En 1872, Karl Marx se confrontait déjà aux membres de la Première Internationale qui défendaient de telles positions, expliquant : « Lorsque les membres de l’Internationale appartenant à une nation conquérante demandent à ceux appartenant à une nation opprimée, non seulement dans le passé, mais encore dans le présent, d’oublier leur situation et leur nationalité spécifiques, d’’’effacer toutes les oppositions nationales’’, etc., ils ne font pas preuve d’internationalisme. Ils défendent tout simplement l’assujettissement des opprimés en tentant de justifier et de perpétuer la domination du conquérant sous le voile de l’internationalisme. »

Paul Morao mentionne également la défense par la LO de la thèse des deux États. Ce faisant, la LO abandonne le mot d’ordre historique des trotskistes d’une Palestine démocratique, laïque et non raciste sur l’ensemble de son territoire historique (du fleuve à la mer) et adopte la position impérialiste des deux États : une position qui légitime le pillage et le nettoyage ethnique des Palestiniens, refuse le retour des millions de réfugiés et oublie que l’État colonial d’Israël ne peut survivre que sur la base d’une guerre permanente de dépossession et de génocide du peuple palestinien.

Graves erreurs de la FT

Mais tout comme nous partageons les justes critiques de la FT à l’égard de la LO et du NPA-C, nous considérons également que les camarades commettent de très graves erreurs dans leur politique palestinienne, qui sont de plus contradictoires avec leurs propres critiques à l’égard de la LO et du NPA-C

Matías Maiello[4] a raison lorsqu’il défend le critère général selon lequel le soutien inconditionnel à la résistance palestinienne et le fait de se placer dans son camp militaire ne signifient pas apporter un soutien politique au Hamas ou taire les profondes divergences avec cette organisation. Nos divergences avec la FT ne portent donc pas sur ce critère général. Le problème est de savoir si la FT applique effectivement un tel critère, et comment elle le fait, parce que toute critique n’est pas forcément valable.

La critique de la FT à l’égard du Hamas.

La FT condamne à juste titre les méthodes autoritaires utilisées par le Hamas pour gouverner la bande de Gaza. En ce qui concerne son programme et sa stratégie, elle critique également à juste titre sa politique d’alliances avec des régimes réactionnaires ceux du Qatar, de l’Iran ou de la Turquie et l’abandon consécutif d’une politique visant à favoriser la mobilisation indépendante des peuples de la région. En effet, durant ces semaines de barbarie génocidaire israélienne, nous avons pu constater la passivité de ces régimes, au-delà de leurs proclamations verbales. Le soi-disant « axe de la résistance », qui s’articule autour de l’Iran, sur lequel s’appuie le Hamas, a également montré qu’il n’était pas disposé à manifester une solidarité en acte avec le peuple palestinien ni à affronter Israël.

Mais Maiello n’a pas mis à jour son analyse du Hamas et, par conséquent, ses critiques. C’est pourquoi il continue d’affirmer que l’objectif du Hamas est d’« établir un État théocratique de type iranien ». Mais il s’agit d’une critique approximative, car elle ne tient pas compte du fait que le Hamas, depuis 2004, a cessé de parler d’un « État islamique palestinien » et annonce plutôt son objectif comme étant « l’établissement d’un État palestinien sur l’ensemble du territoire de l’ancien mandat britannique de la Palestine ». Dans sa nouvelle Charte programmatique de 2017, le Hamas ne revendique pas un État théocratique et a abandonné son lien avec les Frères musulmans. Se détachant de ses traits islamistes, il en est venu à se définir lui-même comme un mouvement national palestinien « avec des références islamiques ».

Maiello ne relève pas cette évolution du Hamas, mais pire encore, il oublie de le critiquer pour son plus grand péché : le retour en arrière historique de la Charte de 2017 qui admet les frontièresde 1967, en abandonnant la revendication historique palestinienne et en s’ouvrant à la reconnaissance de « deux États ».

Maiello définit simplement le programme du Hamas comme « réactionnaire » et Alcoy[5], moins diplomate, va plus loin en disant que le Hamas, en tant que tel, a un « caractère bourgeois et réactionnaire ». Il s’agit là d’une énorme partialité qui oublie de souligner que le Hamas est un mouvement de libération nationale, de loin le plus important de la résistance palestinienne, renforcé à la suite de la trahison du Fatah et de l’énorme discrédit de l’Autorité nationale palestinienne (ANP).

Maiello et Alcoy omettent de dire que, malgré les profondes différences avec le programme et la stratégie du Hamas (à commencer par la revendication centrale d’une « Palestine laïque, démocratique et non raciste, du fleuve à la mer », que le Hamas n’assume pas), sa lutte contre l’État sioniste est extrêmement progressiste. Et que rien ne nous empêche, suivant la maxime de Lénine « marcher séparément et frapper ensemble », de lutter aux côtés du Hamas et des masses palestiniennes contre l’Etat d’Israël et les puissances impérialistes qui le soutiennent.

Paradoxalement, Maiello parlait de « soutenir inconditionnellement la résistance palestinienne et de se placer dans son camp militaire » et Philippe Alcoy se référait au droit des Palestiniens à résister « par tous les moyens à leur disposition (…) y compris la lutte armée ». Si cela est cohérent, cela ne peut que signifier un soutien inconditionnel au Hamas (et aux autres milices palestiniennes) dans leur confrontation militaire avec l’armée sioniste. Cependant, la FT est réticente à faire cette formulation et n’appelle pas non plus à l’unité d’action la plus large possible avec le Hamas dans la lutte contre l’État sioniste.

Le rejet par la FT des « méthodes du Hamas »

En réalité, la critique de la FT porte essentiellement sur les « méthodes » utilisées par le Hamas le 7 octobre, notamment « l’assassinat de civils » et, en particulier, le cas du festival de musique.

Mais les camarades de la FT oublient de dire, et c’est la première chose à dire, que l’action du 7 octobre – nous parlerons des méthodes plus tard – a été un exploit spectaculaire qui a vaincu et humilié l’une des armées les plus puissantes et les plus criminelles du monde, brisé son siège de 17 ans sur Gaza et nous a rappelé la vulnérabilité de l’État sioniste et son impuissance à mettre fin à la résistance palestinienne.

En ce qui concerne les méthodes, nous pensons qu’il est impossible d’ignorer le fait que le Hamas est une résistance populaire sans avions, sans chars et sans navires, enfermée dans la plus grande prison à ciel ouvert du monde, soumise à un siège criminel et à des attaques atroces depuis 17 ans. Dans ces conditions, le Hamas ne saurait être tenu de respecter un prétendu code moral de combat dans sa lutte très inégale contre l’armée d’occupation.

On ne peut pas non plus oublier que les colonies israéliennes autour de Gaza (et, en général, tout le territoire d’Israël, construit sur la spoliation des terres palestiniennes et le nettoyage ethnique) ne sont pas seulement des colonies construites sur des terres volées par la violence, mais jouent aussi un rôle militaire d’encerclement de la Bande, reliées à un vaste réseau d’installations militaires, attaquées par des miliciens et en grande partie détruites. De même, il faut garder à l’esprit qu’Israël s’apparente à une gigantesque base militaire où, en plus des troupes en service, il y a 400 000 réservistes et un grand nombre de civils armés.

Il faut également garder à l’esprit que la propagande sioniste fallacieuse, reproduite massivement et de manière répétée par les gouvernements et les médias occidentaux, est une chose, mais que les faits réels, dont certains ont été révélés ces dernières semaines, même s’ils ont été rapidement étouffés, en sont une autre. Nous savons que certaines des personnes tuées lors du festival de musique l’ont été par des tirs aveugles d’hélicoptères militaires israéliens et que – comme le mentionne Maiello – certaines des personnes tuées dans les colonies bordant la bande de Gaza l’ont été par des troupes israéliennes combattant des miliciens palestiniens.

Les camarades de la FT, loin de contextualiser les « morts civiles » du 7 octobre, leur donnent une centralité qui ne peut se comprendre que par la pression brutale et soutenue de la campagne médiatique occidentale. Alcoy va jusqu’à porter des jugements moraux en affirmant que « refuser la qualification de « terrorisme » ce n’est donc pas relativiser et encore moins justifier les crimes du Hamas contre des civils palestiniens[6] et israéliens ». Mais il ne faut jamais mettre sur le même plan la violence de l’oppresseur et celle de l’opprimé. Nous ne pouvons pas qualifier de « crimes » la mort de civils israéliens, victimes de la réponse militaire du Hamas à la barbarie d’Israël, qui est le véritable auteur de leur mort. Nous comprenons que les camarades soutiennent que ces morts civiles ont permis au gouvernement israélien de resserrer les rangs et de lancer, en collaboration avec les gouvernements impérialistes, une campagne de propagande brutale pour justifier le massacre génocidaire contre les Palestiniens. Mais la critique ne va pas beaucoup plus loin.

Nous avons également des doutes sur ce que Maiello veut dire lorsqu’il soutient que l’unité des Palestiniens de Gaza avec ceux de Cisjordanie, ceux qui vivent sur les frontières de 1948 et « les travailleurs israéliens qui rompent avec le sionisme », « ne peut être réalisée que par des méthodes de la classe ouvrière, telles que la grève générale combinée à l’intifada et par le développement d’organisations d’autodéfense capables d’unir tous les secteurs ». Qu’est-ce que c’est que ces « organismes d’autodéfense capables d’unir tous les secteurs » qu’il mentionne ? Est-ce qu’il propose, comme Gilbert Achcar, leader du Secrétariat unifié, que les Palestiniens renoncent à la lutte armée ?

Un aspect que Maiello critique vivement est la prise d’otages israéliens, effectuée par des miliciens palestiniens afin de faire pression sur Israël et de pouvoir les échanger contre les milliers d’otages palestiniens détenus dans les prisons israéliennes. Le 7 octobre, il y avait 5200 prisonniers et aujourd’hui, 10 semaines plus tard, il y en a plus de 10 000, dont plusieurs centaines d’adolescents et d’enfants, la plupart en « détention administrative » pour une durée indéterminée et tous dans des conditions inhumaines.

La prise d’otages a été, au fil des ans, une procédure courante utilisée par les organisations armées palestiniennes pour libérer les prisonniers palestiniens. La crise politique majeure actuelle en Israël, provoquée par la mobilisation des familles des otages, atteste de l’utilité politique de leur détention par des miliciens palestiniens. Il est difficile de comprendre la critique de la FT[7] dans ces conditions et nous voulons croire que les camarades s’opposent aux demandes des gouvernements occidentaux et des forces réformistes pour que le Hamas les libère sans condition.

Sur la fraternisation entre les Palestiniens et la classe ouvrière israélienne

L’une des principales raisons pour lesquelles la FT critique les « méthodes du Hamas » est qu’il les considère comme un obstacle majeur à la fraternisation de la lutte palestinienne avec la classe ouvrière israélienne ( » victime en dernière instance  » du sionisme (sic), d’après Alcoy).

Nous avons vu précédemment comment Morao rejetait les positions de la LO et du NPA-C sur la fraternisation, critiquant la fausse symétrie qu’elles établissent entre les travailleurs palestiniens et israéliens. Maiello reconnaît également que la classe ouvrière israélienne est majoritairement sioniste, qu’elle joue un rôle clé dans la colonisation et le régime d’apartheid et que sa collaboration de classe avec la bourgeoisie autour du sionisme est forte et profondément enracinée.

Et pourtant, malgré ses propres affirmations, Morao nous dit que la fraternisation des Palestiniens avec les travailleurs et la jeunesse israéliens est « la seule possibilité d’émancipation pour les deux peuples ». Et Maiello martèle la même idée, en faisant par exemple un parallèle historique avec l’occupation nazie de la France pendant la Seconde Guerre mondiale, pour revendiquer la fraternisation entre Palestiniens et travailleurs israéliens comme une tâche essentielle et pour dénoncer le fait que, comme à cette époque, tout acte qui creuse le fossé entre les deux est « directement contre-révolutionnaire ».

Le problème de cette thèse, c’est que si la FT avait raison, le peuple palestinien et nous tous serions condamnés à une lutte sans espoir. C’est comme si la victoire de la révolution algérienne avait dépendu de la fraternisation entre les Algériens et les pieds noirs français, qui étaient allés en Algérie pour s’emparer des meilleures terres, soutenus par l’armée coloniale française.

Le célèbre journaliste israélien Gideon Levi dénonce trois traits sinistres qui caractérisent l’écrasante majorité de la population israélienne, y compris sa classe ouvrière : 1/ elle se considère comme « le peuple élu, qui a le droit de faire tout ce qu’il veut » ; 2/ étant l’oppresseur, elle se présente comme la grande victime ; et 3/ elle pratique une déshumanisation systématique de la population palestinienne, un élément commun de tout nettoyage ethnique, comme les nazis l’ont fait avec les juifs[8] .

Le sionisme est bien plus qu’une idéologie. C’est avant tout un État colonial et terroriste construit sur le pillage de la terre palestinienne et son nettoyage ethnique, un État doté d’un système d’apartheid et d’un simulacre de démocratie corrompue. Une grande partie des Israéliens, y compris les travailleurs, est une population venue de l’étranger, vivant sur une terre volée qui n’est pas la leur. L’État d’Israël est une enclave militaire des États-Unis dans une région stratégique du monde.

Une Palestine laïque, démocratique et non raciste, du fleuve à la mer, ne peut exister qu’avec la destruction de l’État d’Israël (une formulation nécessaire que nous ne voyons pas dans les textes de la FT), le retour de millions de réfugiés et la restitution de la terre à ses propriétaires légitimes. Cela signifie que de nombreux Israéliens venus d’autres pays au fil des ans pour occuper des terres, des lieux et des maisons palestiniennes seront contraints de partir et que seule une minorité juive acceptant de vivre en paix et sur un pied d’égalité avec les Palestiniens aura sa place dans le nouvel État palestinien.

La victoire sur l’État d’Israël viendra de la lutte du peuple palestinien, y compris la lutte armée, de la solidarité active des peuples des pays arabes et musulmans de la région (qui devront affronter leurs lâches bourgeoisies) et de la solidarité massive des travailleurs et de la jeunesse des États-Unis, de l’UE et du reste du monde. Bien sûr, la collaboration d’une petite minorité israélienne antisioniste sera certainement utile, mais affirmer que la fraternisation est « la seule possibilité d’émancipation des deux peuples » est non seulement complètement déplacé, mais également une grave erreur.

Le refus de la FT de défendre le mot d’ordre « Palestine laïque, démocratique et non raciste du fleuve à la mer »

La FT n’est pas à l’aise avec ce mot d’ordre historique et central du trotskysme face au conflit palestinien, et elle l’a remplacé celui de « Palestine ouvrière et socialiste » (ou, dans la version de Alcoy, une « Palestine ouvrière et socialiste, laïque sur l’ensemble de la Palestine historique »). Ce remplacement est une erreur d’une énorme gravité.

Les camarades de la FT pensent que défendre le slogan « Palestine démocratique, laïque et non raciste, du fleuve à la mer » revient à défendre une « étape démocratique » et à renoncer au caractère socialiste de la révolution palestinienne. Mais ils se trompent complètement, car ce slogan est aujourd’hui la principale revendication du programme pour la révolution socialiste en Palestine et dans toute la région. Au lieu d’intégrer ce mot d’ordre dans un programme de transition, de le combiner avec des revendications économiques et sociales, transitoires et socialistes et de donner une dimension régionale et internationale à la révolution palestinienne (culminant dans la lutte pour une fédération socialiste du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord), la FT la remplace par le mot d’ordre de « Palestine ouvrière et socialiste ».

Mais ce mot d’ordre représente un ultimatum prétentieux et sectaire qui empêche de construire l’unité de la lutte des masses palestiniennes et celles de la région, leur unité avec les masses propalestiniennes des pays impérialistes ainsi qu’avec la petite et courageuse minorité juive israélienne antisioniste. Cela revient à leur imposer comme condition qu’ils soient d’accord avec une Palestine « ouvrière et socialiste », au lieu de faire des pas ensemble et de les conduire sur la voie de la révolution socialiste à partir de la lutte commune pour une Palestine démocratique, laïque et non raciste, du fleuve à la mer. En vérité, la position de la FT reflète une profonde incompréhension de ce que signifie la révolution permanente.

Cette grave erreur de la FT se heurte de plein fouet à la méthodologie avec laquelle les trotskystes ont abordé ces problèmes tout au long de notre histoire. Trotsky écrit dans le « Programme de transition » que dans les « pays arriérés » nous devons « combiner la lutte pour les tâches les plus élémentaires de l’indépendance nationale et de la démocratie bourgeoise avec la lutte socialiste contre l’impérialisme mondial ». Et il ajoute : « les revendications démocratiques, les revendications transitoires et les tâches de la révolution socialiste ne sont pas séparées à des époques historiques différentes, mais découlent immédiatement les unes des autres ».

Ailleurs, la même méthodologie a été appliquée par Trotsky : en Espagne au début des années 1930, en pleine lutte contre la monarchie, lorsqu’il a écrit aux trotskystes espagnols pour leur demander de prendre la tête de la lutte pour les revendications démocratiques : « Ne pas comprendre cela serait commettre la plus grande faute sectaire (…) En proclamant les mots d’ordre démocratiques, le prolétariat ne veut pas dire par là que l’Espagne doit passer par une révolution bourgeoise. Seuls pourraient poser la question dans ces termes de froids pédants nourris de formules toutes faites »[9].

Sept mois plus tard, il leur dit : « Plus l’avant-garde prolétarienne luttera courageusement, résolument et sans relâche pour les mots d’ordre démocratiques, plus vite elle gagnera les masses et privera les républicains bourgeois et les socialistes réformistes de leur base, plus sûrement les meilleurs éléments viendront de notre côté et plus vite la république démocratique s’identifiera dans la conscience des masses à la république ouvrière »[10].

Le déséquilibre militaire est massivement en faveur d’Israël. Mais, comme l’a montré le Vietnam, si la lutte armée et la mobilisation de masse dans la région se conjuguent avec une nouvelle Intifada, des printemps « arabes » et de grandes mobilisations dans les pays impérialistes, en particulier aux États-Unis et dans l’UE, nous pouvons vaincre l’État d’Israël et ses parrains. Pour cela, le mot d’ordre d’une Palestine démocratique, laïque et non raciste, du fleuve à la mer, joue un rôle clé et indispensable.


[1]« Lutte Ouvrière, le NPA-C et la lutte pour l’autodétermination palestinienne », publié dans Révolution Permanente le 30 octobre 2023.

[2]Le NPA-C est une organisation issue de la scission du NPA en décembre 2022, suite à l’abandon des composantes de ce qui allait devenir le NPA-C par le « canal historique » du NPA.

[3] « Le socialisme et la guerre »

[4]«Losmedios y los fines: apropósito de la posición de los revolucionarios sobre la estrategia de Hamas », publié le 6 novembre 2023

[5]« Soutenir la résistance palestinienne, est-ce soutenir la stratégie et les méthodes du Hamas ? » par Philippe Alcoy, publié le 11 octobre 2023.

[6]On se demande de quels « civils palestiniens » il parle.

[7]En ce qui concerne les otages, nous recommandons la lecture de l’ouvrage de Trotsky, « Moralistes et sycophantes contre le marxisme« , 9 juin 1939.

[8]Il est important de noter les sinistres relations de collaboration du mouvement sioniste avec le régime nazi (voir les travaux de Brenner, Schoenman et Ilan Pappé, des Juifs antisionistes qui ont étudié ces liens). Il convient également de noter la perfidie sioniste qui consiste à utiliser l’Holocauste pour justifier le nettoyage ethnique des Palestiniens, en utilisant les mêmes méthodes que les nazis.

[9]« Les tâches des communistes en Espagne » (lettre à la rédaction de Contra la Corriente) le 13 juin 1930.

[10] « La révolution espagnole et les tâches communistes » le 24 janvier 1931

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