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Rassemblements de masse en Allemagne contre l’extrême droite

Article écrit par des militants de la LIT-QI en Allemagne, le 24 janvier 2024

Au cours du week-end des 20 et 21 janvier, des rassemblements de masse contre l’extrême droite ont eu lieu dans de nombreuses villes d’Allemagne. On estime à 45 000 le nombre de participants à Brême, à 35 000 à Hanovre et à un nombre similaire dans plusieurs autres villes, comme Berlin et Hambourg. Certains rassemblements ont même dû être rapidement annulés en raison des débordements. Ces manifestations ont été convoquées par des « plates-formes citoyennes » auxquelles se sont joints par la suite des partis officiels, des syndicats et diverses associations et groupements. Nous pensons qu’il est indispensable de commencer à faire le bilan de ces événements afin de tirer quelques conclusions pour pouvoir envisager les perspectives et la poursuite de ces mouvements. Dans cet article, nous tenterons de répondre à certaines de ces questions.

La réunion de Potsdam

En novembre 2023, comme le rapporte le média Correctiv, l’extrême droite a organisé une réunion dans la ville de Potsdam avec la participation d’hommes d’affaires connus, d’avocats, de politiciens, de médecins, de membres de la haute et moyenne bourgeoisie allemande d’extrême droite et de plusieurs membres de l’AfD « Alternative fürDeutschland » (Alternative pour l’Allemagne). De cette réunion, censée être secrète, ont filtré des photos et des audios montrant qu’on y discutait d’un plan d’expulsion de plus de 2 millions d’immigrés afin de « défendre l’identité allemande ». Il a été question d’élaborer un plan visant à expulser et à envoyer en Afrique du Nord les demandeurs d’asile, les personnes bénéficiant d’un droit de séjour et les personnes « non assimilées ». Il a également été question d’expulser les Juifs vers Madagascar, comme le prévoyait autrefois le plan nazi. Ce projet est appelé « remigration ».

Un autre sujet de discussion était l’organisation d’un réseau pour prendre le pouvoir. L’un des points centraux pour mener à bien ce projet était d’investir de l’argent pour gagner la « bataille culturelle » et convaincre la population de cette idée. C’est pourquoi il fallait débourser 5 000 euros pour assister à la réunion. C’est l’influenceur et néo-nazi autrichien Martin Schellner qui a présenté le projet à la réunion.

Une stratégie très similaire à celle de Trump, Bolsonaro ou Milei, dans laquelle les réseaux sociaux jouent un rôle central de propagande, et où les jeunes et la population déçue sont la principale cible à convaincre.

Plusieurs dirigeants importants du parti AfD ont participé à cette réunion. Ce parti a remporté des pourcentages élevés de voix lors de certaines des élections régionales les plus récentes. Dans des régions telles que la Thuringe et la Saxe, il apparaît comme le parti ayant les intentions de vote les plus élevées, atteignant 30 %, soit les meilleurs résultats pour l’extrême droite depuis la Seconde Guerre mondiale. Bien qu’il pèse actuellement dans certains États (Länder) de l’est de l’Allemagne, c’est le parti qui apparaît actuellement comme porteur de « nouveauté » et qui est également considéré comme une alternative pour un secteur de l’ouest du pays.

Pourquoi l’extrême droite se développe-t-elle ?

Face à ces faits, la question que nous devons nous poser est la suivante : pourquoi l’extrême droite se développe-t-elle ?

Il y a des causes historiques anciennes, comme la décision consciente de ne pas en finir tout de suite avec les structures de politiciens, militaires, juges et hommes d’affaires nazis, en les laissant impunis après la défaite de la Seconde Guerre mondiale.

Il y a d’autres éléments historiques plus récents, comme la Chute du Mur. Les acquis économiques et sociaux (plein emploi, éducation, soins de santé gratuits, logement gratuit, etc.) obtenus grâce aux expropriations dans la République démocratique allemande ont été rapidement démantelés par la bande de Kohl et ses gangsters capitalistes. Ainsi, le paradis promis s’est transformé en un enfer quotidien pour les Allemands de l’Est. En contrepartie de la possibilité de choisir qui les exploiterait tous les 4 ans, ils ont eu droit au chômage, à la destruction de leur industrie (il n’en est resté qu’environ 30% en activité), à des salaires et des pensions jusqu’à aujourd’hui plus bas, à l’insécurité, et à un long etcetera. Cette situation a généré un sentiment de frustration et de déception qui, entre autres, a poussé une partie de la population à soutenir ces partis comme une manière de rejeter les partis de l' »Occident ». Ce n’est donc pas un hasard si leur croissance la plus importante se situe dans les régions de l’ancienne RDA.

Il est évident que le noyau de cadres et de financiers de ces projets de l’extrême droite est issu de la bourgeoisie qui soutient et vote pour ces variantes politiques, parce qu’elles lui sont profitables et parce qu’elles défendent idéologiquement ce programme. Mais d’un autre côté, il y a un secteur, et non des moindres, de travailleurs, de petits commerçants ou de jeunes, qui leur donnent leur vote parce qu’ils pensent honnêtement que c’est un vote qui sert à changer le cours actuel et que de cette façon ils pourront vivre mieux. A ces personnes, nous disons que leur colère face à la situation actuelle est plus que justifiée, mais que la solution à ces problèmes ne réside pas dans le soutien à cette « nouvelle alternative » des partis de l’extrême droite, bien au contraire. Ces partis, comme tous les autres partis actuellement actifs au parlement et dans les institutions allemandes, font et feront toujours la même chose. Ils ont un discours et un programme pendant la campagne électorale, mais une fois au pouvoir, ils en mettent d’autres en œuvre. Comme le SPD (Parti social-démocrate d’Allemagne) ou Die Grünen (les Verts), qui parlent de droits du travail, d’écologie ou de lutte contre le changement climatique, mais qui, une fois au gouvernement, font tout le contraire de ce qu’ils ont promis, et appliquent des coupes budgétaires au détriment des travailleurs, soutiennent le génocide en Palestine ou vendent des armes à la moitié de la planète. Il en sera de même pour l’AfD ou ses variantes. Aucun de ces partis ne nous dit la vérité sur les raisons de nos problèmes. Aucun d’entre eux ne nous dira que le problème est le système capitaliste et ses millionnaires, et encore moins qu’ils gouvernent pour les riches.

L’AfD dit que le problème, ce sont les immigrés, que ce sont eux qui génèrent le chômage ou l’insuffisance du budget de l’Etat, parce qu’ils reçoivent des allocations. Mais ceux qui créent vraiment le chômage, ce sont les employeurs lorsqu’ils jettent des travailleurs à la rue pour pouvoir produire plus avec moins de main d’œuvre, afin de gagner plus d’argent. Il en va de même pour la prétendue « insuffisance budgétaire ». Il n’y a pas d’insuffisance budgétaire pour la santé, l’éducation ou la construction de logements à cause du fait que les demandeurs d’asile ukrainiens bénéficient d’une allocation. Le manque de budget, c’est parce que le gouvernement a dépensé 100 milliards d’euros pour l’industrie de l’armement et la modernisation de l’armée, qu’il a donné 9 milliards à la compagnie aérienne Lufthansa pour qu’elle licencie et renouvelle sa flotte, parce qu’il accorde des subventions à l’industrie automobile qui fait des millions d’euros de bénéfices chaque année, etc. En d’autres termes, il y a de l’argent, et beaucoup d’argent, le problème est que l’argent public généré par notre travail va aux plus riches. Et si demain l’AfD entre au gouvernement, elle fera la même chose, gouverner pour les plus riches et réprimer les travailleurs, qu’ils soient immigrés ou autochtones.

Débat sur l’interdiction de l’AfD

La possibilité d’interdire ce parti est discutée depuis qu’il a fait irruption sur la scène politique. Depuis avant que cette « réunion secrète » ne devienne publique, le gouvernement se proposait déjà de rendre illégal le parti AfD, qui a été classé « organisation terroriste » par l’organisme qui s’appelle en allemand « Verfassungsschutz« , sur la base de considérations selon lesquelles ce parti est contre la dignité humaine, la démocratie et les principes de l’Etat.

Qu’est-ce que le Verfassungsschutz ?

Il nous faut un point spécifique pour expliquer brièvement ce qu’est ce « Verfassungsschutz« .

Ce qu’on appelle officiellement en français l’Office fédéral pour la protection de la Constitution (BundestamtfürVerfassungsschutz) a, selon son site officiel, pour mission de fonctionner comme un « système d’alerte anticipée, il a pour tâche de reconnaître et d’évaluer les menaces représentées par l’extrémisme politique, le terrorisme et les activités d’espionnage en temps utile avant que des mesures policières ne soient prises. De plus il intervient dans le domaine de la protection des secrets et dans celui des sabotages ».

En d’autres termes, il s’agit d’un organe semblable aux services secrets, qui existent également en Allemagne, dont la fonction est préventive, et qui rend publics ses rapports et ses décisions afin de sauvegarder l’ordre capitaliste bourgeois et d’interdire et de persécuter quiconque tente de changer quoi que ce soit en Allemagne en dehors des règles bourgeoises. Cet organisme publie chaque année la liste des organisations considérées comme étant contrôlées par l’État. Bien entendu, cette liste est remplie d’organisations, de partis et d’associations de gauche. Un « Office » d’une légalité très douteuse, même du point de vue de la loi bourgeoise.

Pourquoi ces manifestations ont-elles lieu et que reflètent-elles ?

Les bons résultats électoraux de l’AfD, la divulgation de la réunion de Potsdam et le débat médiatique sur son éventuelle interdiction sont les moteurs de ces appels, auxquels s’ajoute, selon nous, le mécontentement général de la population face à la situation économique et sociale actuelle. Ces appels à manifester sont précédées de grèves et de manifestations comme celles des conducteurs de trains, des paysans qui, avec leurs tracteurs sur les routes ont eu un grand impact dans tout l’Etat, ou encore celles des chauffeurs de camions. A cela s’ajoute le fait que les mesures annoncées par l’actuel gouvernement fédéral pour cette année sont surtout des coupes dans les budgets sociaux, et que le patronat a annoncé des suppressions d’emplois dans divers secteurs industriels.

Les sondages montrent que plus de 90 % de la population est mécontente ou préoccupée par la situation actuelle. Cela explique pourquoi les manifestations ont été appelées si rapidement et pourquoi la participation a été si massive.

Ces manifestations ont été l’occasion d’exprimer la solidarité avec un certain nombre de luttes. Il y avait des pancartes de soutien à la Palestine, au mouvement LGTBI, à l’Afrique du Sud pour sa dénonciation du génocide devant les tribunaux internationaux, contre l’impérialisme, etc… Mais les deux revendications les plus fortes étaient clairement contre l’extrême-droite-nazie-AfD et en solidarité avec l’immigration.

Il est clair qu’il s’agit d’un premier mouvement d’une société où commencent à se manifester un malaise et une polarisation, venant s’ajouter à la tendance que l’on observe dans de nombreux pays depuis un certain temps.

Bonnes intentions, mauvaises directions…

Nous le disons dans cet article : il est clair que les personnes qui ont participé aux manifestations sont venues avec toute leur bonne volonté et leur désir d’empêcher la montée de l’extrême droite, de la xénophobie et du racisme et d’exprimer leur mécontentement, ce dont nous nous réjouissons et que nous continuerons à soutenir et à encourager. Mais en même temps, il est important de réfléchir à la façon d’y donner une suite, avec quelles perspectives, etc.

Les manifestations ont été convoquées par des plates-formes citoyennes, mais on ne sait pas très bien d’où elles provenaient. Les mots d’ordre de l’appel étaient pour la démocratie, pour la défense de la Constitution ou contre la droite, des mots d’ordre sans doute très ambigus et sans contenu de classe. Il n’est donc pas surprenant que la plupart des partis du régime et des syndicats se soient rapidement joints aux appels.

C’est pourquoi nous pensons que les participants et ceux d’entre nous qui veulent réellement lutter contre l’extrême droite, lutter pour les droits démocratiques, contre les coupes budgétaires, etc. devraient se poser certaines questions, par exemple : est-il possible, avec ces partis, de lutter contre l’extrême droite et contre la xénophobie, alors qu’ils sont eux-mêmes ceux qui, au niveau de l’Union européenne ou au niveau des États, votent l’une après l’autre des lois qui restreignent de plus en plus le droit d’asile ou l’immigration ?

Devrions-nous soutenir l’interdiction de l’AfD, alors que nous savons que l’extrême droite et le fascisme sont des structures que l’État lui-même n’a jamais voulu démanteler, depuis la farce des procès de Nuremberg au cours desquels quelques auteurs ont été jugés et tous ceux qui sont matériellement et intellectuellement responsables de l’Holocauste ont été laissés en liberté jusqu’à aujourd’hui ? Beaucoup pensent que la mise hors la loi de l’AfD serait une bonne mesure, mais il faut aussi garder à l’esprit que de même qu’aujourd’hui on classe l’AfD comme « organisation terroriste », demain on pourrait faire de même avec n’importe quelle organisation de gauche, à la différence près que rien ne se passera jamais pour l’AfD et la droite, et que ce sont les partis et organisations de gauche qui subiront de plein fouet les effets de la répression institutionnelle.Appeler à la mise hors la loi de l’AfD ou laisser à l’Etat allemand le soin de lutter contre l’extrême droite, c’est demander au loup de s’occuper des brebis.

C’est pourquoi nous, militants de la LIT.ci en Allemagne, pensons qu’il faut participer aux manifestations et donner de l’ampleur à ce mouvement, mais sans se laisser piéger par les partis traditionnels et leurs « plates-formes citoyennes » aux programmes et aux slogans ambigus. Sans une politique alternative claire, nous resterons de simples spectateurs et, que nous le voulions ou non, nous finirons par être le wagon de queue du train des partis qui défendent les intérêts patronaux.

Il appartient aux militants et aux organisations politiques, de quartier, étudiantes et sociales de discuter d’un programme et d’un plan de travail qui répondent à nos intérêts et qui luttent réellement contre l’extrême droite, la xénophobie et les restrictions démocratiques et économiques.

  • Contre l’extrême droite, organisons-nous et luttons!
  • Plein droit d’asile et pleins droits pour les migrants !
  • Non aux décrets de l’UE et du gouvernement contre l’immigration et les demandeurs d’asile!
  • Les coupes dans les budgets sociaux, ça suffit !

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