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Le nationalisme bourgeois, hier et aujourd’hui

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Alejandro Iturbe

Membre de la Direction Nationale du FOS, la section argentine de la LIT-QI

 Article publié dans le Marxisme Vivant n°10 de juin 2004

Plusieurs organisations de gauche, vénézuéliennes et internationales, spécialement certaines organisations provenant du trotskisme, comparent Chávez et son gouvernement aux dirigeants et mouvements nationalistes bourgeois qui, pendant une période du 20ème siècle, ont fait face à l’impérialisme (principalement l’impérialisme yankee) et ont eu des heurts avec lui, comme le mexicain Lázaro Cárdenas, l’argentin Juan Perón, l’égyptien Gamal Nasser ou le parti chinois Kuomintang. Ce n’est pas par hasard que Chávez lui-même revendique le péronisme, sûrement le plus fort de ces mouvements en Amérique Latine.

C’est une comparaison qui a des points de contact avec la réalité. Mais elle devient profondément erronée si, en même temps, on « oublie » deux questions : d’abord, les limites profondes que ces dirigeants et mouvements bourgeois ont eus, même à leurs moments d’apogée ; ensuite, le fait que les conditions politiques et économiques mondiales ont réduit, actuellement, pratiquement à zéro les perspectives d’un développement plus ou moins soutenu de ce type de processus.

Pour comprendre mieux les deux aspects, il nous paraît nécessaire de rappeler les analyses et les définitions qu’ont effectué, d’une part, Léon Trotski (basés sur l’étude du gouvernement mexicain de Cárdenas, dans les années trente) et, d’autre part, le courant fondé en 1944 par le dirigeant argentin trotskiste Nahuel Moreno, sur la base d’une étude de plusieurs décennies de peronisme (1). Voyons quelques unes de leurs conclusions les plus importantes.

Les mouvements nationalistes apparaissent comme une tentative de secteurs bourgeois nationaux de résister aux pressions de l’impérialisme et essayent d’utiliser à leur profit les heurts et les différences entre les pays impérialistes. Sous cet aspect, Trotski indique que « pour se défendre, ils profitent de l’antagonisme entre les différents pays et groupes de pays impérialistes ». D’autre part, la naissance du péronisme, entre 1943 et 1946, peut seulement être expliquée par « les relations de la bourgeoisie argentine avec l’impérialisme anglais en retrait et l’impérialisme yankee en pleine offensive. (…) Perón a capitalisé le sentiment anti-yankee d’un secteur important de la bourgeoisie et de l’Armée, qui aspirait à résister aux agressions de l’impérialisme, bien qu’avec des méthodes, précisément, bourgeoises ».

Ils ont pris quelques mesures anti-impérialistes mais ils n’ont jamais dépassé les limites du système capitaliste ni de l’Etat bourgeois. Le gouvernement de Cárdenas a exproprié et nationalisé le pétrole en 1938. Trotski a dit que cette mesure était « le seul moyen effectif de sauvegarder l’indépendance nationale et les conditions les plus élémentaires de la démocratie, (…) n’étant ni socialiste ni communiste : c’est une mesure de défense nationale hautement progressiste ». Le péronisme, pour sa part, a nationalisé des branches très importantes de la production : le pétrole, l’énergie électrique, les chemins de fer, les télécommunications, etc.. Trotski a appelé ce processus « capitalisme d’état ». Perón lui-même reconnaissait clairement son caractère bourgeois (2). Mais précisément, n’ayant pas dépassé les limites du capitalisme, l’impérialisme et ses alliés nationaux ont dans une grande mesure maintenu leurs bases économiques intactes, pour ensuite avancer et dominer le pays. Par exemple, le péronisme n’a pas touché un hectare de la très riche oligarchie agricole argentine et a promu le développement d’une forte bourgeoisie industrielle, qui s’est finalement allié aux yankees pour renverser Perón en 1955.

 

Pour faire le poids contre la pression impérialiste, ces mouvements se sont appuyés sur le mouvement de masses, auquel ils ont fait quelques importantes concessions. La faiblesse structurelle des bourgeoisies nationales des pays sous-développés face à l’impérialisme, a obligé ces mouvements à chercher le soutien des travailleurs et des masses. Par exemple, en Argentine, « face au retrait de l’impérialisme anglais, il n’y avait dans le pays aucun secteur bourgeois suffisamment fort pour freiner l’offensive américaine. Perón et ses amis ont dû recourir aux travailleurs organisés (…) et ils ont dû faire d’importantes concessions à la classe ouvrière. (…) Pour cela, ils comptaient sur la situation économique extraordinaire dont jouissait le pays, suite à la Seconde Guerre Mondiale ».

Ils ont exercé un contrôle bureaucratique et totalitaire sur les travailleurs et les masses pour empêcher leur mobilisation et leur organisation indépendantes. Trotski a indiqué que les conditions particulières du développement capitaliste des pays sous-développés (avec un grand poids du capital impérialiste) impliquaient « une faiblesse relative de la bourgeoisie nationale par rapport au prolétariat ». C’est pourquoi, le péronisme, tout comme le reste de ces mouvements, avait une peur terrible que l’activité indépendante de la classe ouvrière « arriverait, à un certain moment, à menacer le régime bourgeois dans son ensemble et les patrons péronistes en particulier ».

Ce contrôle rigoureux a été établi aussi bien dans le domaine politique que dans les organisations syndicales. Au niveau politique, les travailleurs ont été intégrés et subordonnés dans le mouvement avec une direction bourgeoise claire. Trotski disait qu’ils étaient « un front populaire avec la forme de parti, c’est-à-dire la subordination du prolétariat à l’aile gauche de la bourgeoisie ». C’est pourquoi, Perón a rapidement dissous le Partido Laborista (basé sur les syndicats et leurs dirigeants) qui lui avait permis le triomphe électoral de 1946, et l’a remplacé par le Partido Peronista qu’il pouvait, en accords avec les statuts, manier à sa guise. En même temps, tant au Mexique qu’en Argentine, les syndicats ont été pratiquement nationalisés (légalement et financièrement) et ont été mis sous la houlette de bureaucrates syndicaux inconditionnels du gouvernement (de véritables fonctionnaires de l’Etat, plus que des dirigeants ouvriers), qui ont établi des fonctionnements totalitaires, presque sans démocratie ouvrière. Pour exercer ce contrôle, ces mouvements ont disposé de deux éléments favorables : d’une part, les mesures anti-impérialistes et les concessions aux masses ont fait qu’une grande partie de la classe ouvrière les voyaient comme « leur » parti et « leur » gouvernement. D’autre part, ils ont été aidés, de différentes manières, par la trahison des partis ouvriers bureaucratiques et réformistes. En Argentine, le PC et le PS se sont allié avec les yankees, l’Eglise et les secteurs les plus réactionnaires de la bourgeoisie argentine contre le péronisme, laissant le champs libre à l’influence de Perón parmi les masses. Au Mexique, le PC a été un des piliers de la bureaucratisation et de la nationalisation des syndicats.

 

Cette combinaison particulière d’éléments (la pression de l’impérialisme, la résistance partielle de la bourgeoisie nationale, la nécessité de s’appuyer sur les masses et, en même temps, de les contrôler) a été à l’origine d’un nouveau type de gouvernement bourgeois que Trotski a appelé bonapartisme sui generis : « Le gouvernement oscille entre le capital étranger et le capital national, entre la bourgeoisie nationale relativement faible et le prolétariat relativement puissant. (…) D’une certaine façon, il s’élève au-dessus des classes ». Il s’agissait de régimes et de gouvernements hautement contradictoires : progressifs dans la mesure où ils font face à l’impérialisme et accordent des concessions aux masses; réactionnaires par le contrôle totalitaire des masses et le frein qu’ils imposaient à la dynamique du processus anti-impérialiste. Dans le cas du péronisme, tant le frein aux masses que la survie économique des entreprises impérialistes et leurs alliés ont finalement favorisé le triomphe du coup d’Etat militaire qui a renversé le régime, en 1955.

Même dans leurs moments d’apogée, ces gouvernements et mouvements ont commencé à céder à l’impérialisme. Par exemple, « en 1953, le péronisme a approuvé une nouvelle loi d’investissements étrangers qui a accordé un traitement préférentiel au capital international, yankee évidemment. (…) On a livré l’industrie automobile au capital américain et on a commencé les négociations avec la Standard Oil de Californie » pour lui accorder une partie de l’exploitation du pétrole de la Patagonie. En même temps, le gouvernement de Perón a adhéré à l’Accord de Rio de Janeiro (base de la fondation de l’OEA -Organisation des Etats Américains) et a diplomatiquement soutenu les Etats-Unis dans plusieurs initiatives internationales comme la guerre de Corée, l’isolement de la Chine communiste, la reconnaissance du gouvernement putschiste de Castillo Armas au Guatemala, etc.

Quand l’impérialisme a soutenu de sanglants coups d’Etat pour renverser ces gouvernements, ils ont refusé de promouvoir l’organisation et l’armement des travailleurs et des masses pour faire face à ces putschs. Leur principale préoccupation a été d’éviter la division de l’Armée « nationale ». L’attitude de Perón face au coup d’Etat de 1955 (relativiser d’abord son importance et empêcher l’armement des travailleurs, et s’enfuir ensuite au Paraguay), anticipe, sous cet aspect, la position de Chávez en 2002. Il s’agit d’un exemple des plus éloquents, de comment l’inconsistance et les vacillations de la bourgeoisie nationale face à l’impérialisme ont mené, finalement, à la capitulation devant celui-ci, avec le seul souci d’éviter le chemin de la mobilisation et de l’organisation indépendante des travailleurs et des masses. C’est pourquoi, ils ont préféré s’enfuir ou se rendre (et sauver ainsi le système bourgeois) même si cela signifiait de grandes pénuries et souffrances pour les masses.

Des changements dans le monde

Dans la dernière partie du 20ème siècle, une série de changements qui ont marqué la fin de l’époque la plus propice pour ces mouvements nationalistes bourgeois se sont combiné. D’abord, déjà depuis la fin de la 2ª Guerre Mondiale, l’impérialisme yankee avait acquis un poids hégémonique au niveau mondial et avançait spécialement en Amérique Latine (qu’il a toujours considéré commesa « cour arrière »). Deuxièmement, danslesannées septante,il y a la fin de ce qu’on a appelé le « boom économique d’après-guerre » et l’impérialisme yankee développe une politique de recolonisation, comprenant la liquidation dans les pays sous-développés des structures économiques de l’Etat créées par les mouvements nationalistes bourgeois dans les décennies précédentes. Autrement dit, les marges politiques et économiques pour un jeu relativement autonome des bourgeoisies nationales ont été réduitesau minimum.

C’est ce qui explique que, en 1973, le péronisme soit déjà totalement intégré au régime démocratique bourgeois normal et que le retour de Perón au gouvernement ait pour but « de freiner la montée ouvrière et populaire » que vivait l’Argentine pendant ces années. Ni lui ni son mouvement n’avaient « la moindre possibilité de répéter l’expérience d’après-guerre ». Autrement dit, son caractère contradictoire eu égard à l’étape précédente commençait à devenir plus clair : il devenait maintenant réactionnaire de façon cohérente. Ce cadre s’est encore approfondi dans les années 80 et 90. Les vieux mouvements nationalistes bourgeois non seulement se sont intégrés au régime, mais la majorité d’entre eux devenaient les agents directs de la colonisation impérialiste. Il y a l’exemple de Menem en Argentine ou de Paz Estensoro en Bolivie, privatisant des entreprises de l’Etat et liquidant la grande majorité des conquêtes accordées dans l’époque précédente.

Les limites catégoriques pour Chávez

Le nationalisme de Chávez est un nationalisme bourgeois « tardif », avec des marges très faibles pour se développer et avoir un jeu propre en ces temps de globalisation et de néo-libéralisme. C’est pourquoi ses mesures anti-impérialistes ou contre les alliés de l’impérialisme sont beaucoup plus petites que celles Cárdenas ou de Perón. Au niveau des concessions aux masses, les marges sont encore plus petites. Elles se limitent à un travail d’assistance sociale, dans le domaine de la santé et de l’éducation. Par exemple, le gouvernement de Chávez n’a pas, même avec un prix du pétrole tellement élevé, été capable de réduire le chômage ou de garantir de meilleurs salaires pour les travailleurs. Finalement, les changements profonds au niveau mondial auront sans doute pour conséquence que Chávez se soumettra totalement à l’impérialisme beaucoup plus rapidement que ne l’ont fait Perón et d’autres dirigeants semblables. En ce sens, il est beaucoup plus semblable au Perón de 1973 qu’à celui de 1946.

C’est pourquoi la conclusion signalée par Trotski, déjà au milieu de l’apogée des vieux mouvements nationalistes bourgeois, s’avère maintenant plus juste que jamais : « Seul le mouvement révolutionnaire des masses populaires contre l’impérialisme pourra atteindre l’objectif de l’indépendance nationale. (…) Ce ne sera pas la bourgeoisie sud-américaine retardée qui sera appelée à résoudre cette tâche, mais le jeune prolétariat qui dirigera les masses ».

 

Notes

(1) Les textes de Trotski ont été extraits de Documents latino-americains (CEIP -Argentina ­

1999). Sauf indication contraire, les citation sur le péronisme proviennent de que es y que fue el peronismo? (Ernesto González, Ediciones Pluma, Argentina – 1973).

(2) « Mes détracteurs disent que je suis un ennemi du capital, mais j’ai démontré dans ces mois de gouvernement que non seulement je ne combats pas le capital, mais que je facilite tous les moyens pour son adaptation et développement » (Discours au Parlement, 1/5/1947).

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