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Entretien avec un militant ouvrier français

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Voici un entretien avec Frank, un militant ouvrier, vétéran de la CNT-Solidarité Ouvrière, publié en espagnol le 18 juillet  dans le journal de Corriente Roja,  la section espagnole de la LIT-QI.

 

La Réforme du travail, en quoi consiste-t-elle exactement ?

Il s'agit de supprimer les conventions sectorielles. Si dans le secteur bancaire, dans la métallurgie, etc. il doit y avoir 4 semaines de congés payés, la suppression de cette convention fait qu'une usine de moyenne importance à Valence, au Sud de la France, peut décider qu'il y a seulement trois semaines de vacances. C'est-à-dire qu'il pourrait y avoir une convention locale particulière pour l'entreprise ; et cela peut mener à une suite de pertes de tous les droits acquis. En outre, en ce qui concerne le tribunal du travail, en cas de licenciement, par exemple, une série de limites sont prévues selon l'ancienneté dans l'entreprise, des minima pour les indemnités ; et maintenant, l'arrêt d'un tribunal du travail n'est plus qu'indicatif, et non contraignant. Si une entreprise licencie une personne qui a 5 ans d'ancienneté, le tribunal peut proposer une indemnité – disons équivalant à un mois, un mois et demi de travail, soit 1500 euros –, mais l'entreprise fait ce que bon lui semple. Le Code du travail est donc pratiquement annulé, rien qu'avec ces deux pertes, qui sont les deux principaux acquis, mais qui sont la base de tout ce qu'il y avait jusqu'à présent. Alors tu vois la portée de tout cela.

Et quelle réponse a été donnée jusqu'à présent ? Comment les mobilisations ont-elles commencé ?

La mobilisation a commencé par le rejet total de cette loi, car bien qu'un dialogue fût accepté, en fait, la suppression des conventions sectorielles était non négociable. Concernant le tribunal du travail, certaines modifications pouvaient être acceptées, et ont été acceptées, mais des modifications totalement superficielles, sans toucher au squelette,à tous les os principaux de cette loi. C'est pourquoi il ne s'agit pas de la modification de certaines réformes de la loi, mais de sa suppression pure et simple.

Quel est le rôle joué par les syndicats majoritaires ?

Disons qu'il y a quatre forces importantes : la CGT et la CGT-Force Ouvrière sont pour l'annulation de la loi ; puis il y a Solidaires, un syndicat avec moins d'importance en termes d'affiliés. D'autre part, la CFDT, qui est pratiquement un syndicat patronal, est en faveur de la loi. Elle a simplement protesté quand le tribunal du travail allait pratiquement être supprimé, mais il me semble qu'à la fin, elle l'a accepté. Il existe également une petite centrale chrétienne ; puis il y a de petits syndicats techniques, etc. Disons que, dans le panorama syndical actuel, quand il y a des réformes, il y a toujours une approbation par la CFDT, qui est patronale, et il y a en général une acceptation par la CGT-Force Ouvrière ; d'autre part, il y a toujours une opposition de la CGT et de Solidaires. Mais cette fois, même la CGT-Force ouvrière s'y oppose, et c'est pourquoi il existe un mouvement tellement fort.

Je parlais hier avec un camarade (dans la manifestation), et selon lui, la participation à la grève ne correspond pas aux mobilisations massives.

Ce qui se passe avec les grèves, c'est qu'il y a les effets de la crise et le piège de ce qu'ils disent concernant l'emploi. Du point de vue légal, selon les organismes, une personne est employée dès qu'elle est payée au moins une heure par semaine. C'est la définition internationale. Donc, quand on vous dit que 80 % de la population est employée, il peut y avoir des fonctionnaires qui ont 3 heures de travail par jour, comme c'est le cas depuis 15 ou 20 ans dans certains ministères. C'est-à-dire qu'il existe une grande partie des personnes employées qui vivent en dessous du seuil de pauvreté depuis belle lurette. De ce fait, la grève est difficile à mettre en œuvre et elle a lieu, disons, dans des entreprises comme le Métro de Paris, y compris les autobus, les trains de banlieue, ou encore chez Renault, Peugeot, etc. Et le travail syndical dans une entreprise moyenne, pour ne pas parler des PME, est impossible. C'est pourquoi il y a des grèves dans les secteurs où, par hasard, il faut renouveler une partie de la Convention ou une demande de hausse de salaire est en cours. A part ça, la vie quotidienne est peu perturbée.
   Aussi, par exemple, la grève des contrôleurs aériens qui a été lancée disparaît entièrement des moyens de communication. Dans la presse, on ne parle que de l'assassinat d'un couple de policiers. Et la deuxième chose qui apparaît en première page est un groupe de manifestants qui viennent avec le plan de casser des vitrines. Ils ont attaqué un célèbre hôpital spécialisé pour enfants. C'est absurde. Mais c'est ce qui se pratique depuis un mois : il y a des escadrons de force antiémeute qui isolent ce type de manifestants et leur permettent de faire ce que bon leur semble ; et au bout d'une heure, ils interviennent. C'est pour que les gens disent : « C'est quel type de manifestation, celle-là, où l'on attaque un hôpital ? » Ce sont les deux premières nouvelles, puis ils y ajoutent, bon, « Il y a eu des manifestations, au totalil y a eu un million de manifestants ». Mais tout est déjà faussé par les deux premières nouvelles. Parmi ces manifestants qui vont pour casser et se battre avec la police, il y a certainement des gens payés par la police elle-même, si ce ne sont pas des policiers en civil.

Quelles sont les prochaines étapes pour en finir avec cette loi ?

Voilà la question. Personne ne le sait vraiment. Hier, nous étions avec un camarade responsable de Solidaires qui disait : « avec ces manifestants, que l'on appelle ici littéralement les casseurs, il faudra faire quelque chose un jour, parce qu'ils se mettent en première ligne et font tout ce qu'ils veulent ». Il parlait des forces syndicales de sécurité. Leur rôle est d'empêcher que les manifestants soient attaqués et de les protéger, mais ce n'est pas pour attaquer une autre partie des manifestants. Cela n'est pas son rôle, c'est le rôle de la police, s'il existe réellement, comme ils disent, la destruction d'établissements publics.

Mais je parlais d'en finir avec cette loi ?

Le problème est précisément d'en finir avec cette loi. Hier, on parlait de grève générale comme slogan. Une grève générale pour changer la société, je ne pense pas que cela suffit ; mais pour en finir avec cette loi, ça, oui. Il y a eu des moments où on aurait pu le faire. Ici on bloque la région parisienne avec une grève d'autobus et de Métro, et on bloque aussi l’approvisionnement de carburants, et tout cela dégringole, il n'y a pas de vie économique… Mais si la CGT le veut ! La moitié de son budget provient des aides de l'Etat, et une autre partie est constituée par des aides de la Communauté européenne. C'est-à-dire, c'est un syndicat très combatif qui fait de bonnes critiques globales, mais dans la pratique…

Qui paie décide

Oui, et en outre, elle ne s'est jamais opposée fermement. Il y a eu des sections de la CGT qui l'ont fait, mais la direction n'a jamais agi de façon combative à l'échelle nationale.

D'autre part, comment le mouvement NuitDebout apparaît-il ?

NuitDebout est quelque chose de totalement spontané, spontané dans le sens qu'il y a eu une demi-douzaine d'intellectuels, inspirés par ce qui s'est passé avec Occupy Wall Street, ce qui s'est passé sur la place Tahir en Egypte, ce qui s'est passé en Turquie, mais pour l'adapter à la France ; ce fut quelque chose d'entièrement volontariste. Le fait est que beaucoup de gens étaient intéressés, au sens du courant de Mai 68 : nous nous réunissons et nous parlons de tous les problèmes qui se posent, mais pas nécessairement dans un sens uniquement revendicatif sur le plan social. C'est plus dans le sens de 68 : nous nous posons tous les problèmes de la vie quotidienne en raison du capitalisme. Et c'est pour ça que cela fonctionne, parce que c'est multiforme.

Mais cela apparaît également en réponse à la réforme de la loi ?

Oui, cela apparaît comme continuation de la critique à la loi ; ceux qui participent à NuitDebout sont d’accord qu'il faut supprimer cette loi, et en même temps, ils soulèvent tout ce qui leur paraît déséquilibré, critiquable dans la société. Il y aura l'écologiste qui veut un « capitalisme vert » mais qui ne pose pas du tout la suppression du salariat, et il y aura par contre celui qui veut tout changer tout de suite ; mais c'est un mélange positif, dans le sens où personne ne dit : « j'ai raison et tais-toi ». La tolérance est maximale.

Mais n'est-ce pas dissocié du mouvement ouvrier ?

Il ne se sépare pas, c'est quelque chose qui est étroitement lié. C'est une espèce de complémentarité.

Au niveau politique, y a-t-il une organisation dans laquelle les travailleurs peuvent déposer quelque espoir ?

Actuellement, franchement, je crois que non. Une organisation de type ouvrier, non, parce que ce qu'il peut y avoir, c'est des sections syndicales très combatives, comme c'était le cas il y a 5 ou 6 ans. Dans une succursale de la multinationale Firestone (pneus pour voitures et camions) où les travailleurs avaient été licenciés, ils ont occupé l'usine, ils ont demandé plus d'indemnisation que ce qui était prévu ; et la CGT, comme centrale, s'y est opposée et les a pratiquement déclarés dans l'illégalité parce qu'ils avaient accompli une série d'actes, dont le séquestre de deux ou trois directeurs… A l'échelle locale, il peut y avoir des actions très encourageantes, mais elles sont étouffées par les centrales syndicales elles-mêmes. Alors, Solidaires présente de nombreux aspects très positifs, mais comme ce n’est pas une confédération, il n'existe pas de charte que tout le monde doit respecter, et chaque fédération sectorielle peut faire ce que bon lui semble. Par exemple, Solidaires-ministère de l'Intérieur est un syndicat totalement réformiste, alors que Solidaires-Sud-Rail (cheminots) est anticapitaliste, depuis toujours. Vous avez donc des positions de conception syndicale qui diffèrent des années-lumière entre elles.

Et cette absence de référent, peut-elle être une des raisons pour expliquer la montée de l'extrême droite ?

Non, ce qui se passe à l'extrême droite est qu'elle avance le discours de toujours : il y a le chômage, il y a les étrangers, alors, en jetant les étrangers dehors, le chômage se termine ; ce qui est totalement faux au niveau sociologique et économique, car ces étrangers sont en train de faire tout le travail dangereux, pénible, répétitif, ennuyeux, et de plus, avec un maigre salaire, un peu comme ils faisaient en Espagne avant leur départ à cause de la crise. Ici c'est pareil, sauf qu'ils restent ici parce qu’ils gagnent beaucoup plus que dans leur pays.
   Ce qui est aussi un facteur qui pèse sur la droite, c'est que la plupart de ces « étrangers » sont français, français parce qu'ils sont nés ici, et ils ont eu des enfants nés ici. C'est-à-dire que l'extrême droite appuie sa politique d'expulsion des étrangers sur une politique d'annulation de la nationalité française pour ceux qui l'ont depuis dix ans, et en outre, maintenant avec l'anti-islamisme, ce serait l'expulsion des Français de religion musulmane. La droite couvre tout un secteur sociologique.
   En outre, avec le poids de la fin de la guerre de l'Algérie, qui a provoqué l'arrivée d'un million de Français de l'Algérie, dont beaucoup étaient de droite, ce courant se renforce et s'appuie sur une partie de la population qui est totalement anti-étrangère et contre les Maghrébins. Il y a beaucoup d'ouvriers qui sont dans la CGT, dans certains syndicats, qui sont des gens totalement xénophobes. Tout le monde le constate.
   Le panorama est donc très complexe et, en outre, le parti de droite fait une critique exacte. Tout d'abord, toutes les lois que nous adoptons sont une imposition de Bruxelles, de l'Union européenne. Le chômage que tout cela provoque est la faute des mauvaises politiques du gouvernement qui appliquent des ordonnances de l'Union européenne. Totalement exact. Et le point suivant est l'expulsion des étrangers et tout cela. Mais dans le premier point, ils sont plus critiques que le Parti socialiste, même plus que le peu qui reste de socialiste au sein du Parti socialiste.

Pour conclure, comment vois-tu le rôle de l'Union européenne ?

Totalement négatif. Il n'y a qu'à voir ce qui se passe en Espagne, en Grèce et au Portugal. Cette histoire de laisser les pensions de retraite à un minimum de 480 €, je pense que c'est ce qui existe en Grèce ; c'est une destruction totale de la société. Qui peut, je ne dis pas vivre, mais survivre avec ce type de pension ? Car cela va provoquer qu’une personne normale va devoir voler ou se prostituer pour survivre ; il n'y a pas d'autre moyen. A moins de sucer un certain type de solidarité de toute la famille et de devenir un mendiant.

Devons-nous construire une nouvelle Europe ?

C'est un rêve. Il y a un capitalisme européen très fort, très rentable pour tous les actionnaires. Disons que l’innovation – il faut le reconnaître – est que l'Union européenne nous met de plus en plus au même niveau que les gens du tiers monde, c’est-à-dire qu'il va exister une exploitation égalitaire. Les mendiants de la France vont avoir le même niveau de pauvreté que les mendiants de Calcutta. Mais en même temps, il y a un lavage de cerveau des gens, que d'ici à x années, la reprise économique, l'essor va revenir. C'est une vision totalement religieuse, stupide. Et cette tendance est, je pense, de plus en plus forte, et elle s'appuie aussi sur la xénophobie, comme nous l'avons vu en Hongrie et dans d'autres pays qui utilisent très bien la xénophobie. Et les attentats, et la recherche de la sécurité. Et maintenant, avec cette dernière manifestation, ils te parlent de terrorisme, avec ce mot qui va englober les musulmans, les grévistes, tous. Nous sommes dans une étape horrible du développement du mouvement ouvrier.

Bien que la chose soit si horrible : pourrons-nous gagner ?

Je crois que oui. Parce que les gens en ont ras-le-bol. Il y a des enquêtes d'opinion qui demandent aux gens ce qu’ils pensent de ces grèves, et les gens, même s'il s'agit de sondages officiels, te communiquent que 65 % sont d'accord avec le mouvement contre la loi ; c’est-à-dire qu’en dépit de tout, il y a encore une capacité critique.

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