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Leçons d’une grève préventive

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La grève des travailleurs de bpost, débutée le mardi 6 novembre dernier, a paralysé complètement le service. L’entreprise, aussi vieille que la Belgique et censée rendre un « service public », a été progressivement préparée pour être « ouverte à la concurrence » selon le diktat de l’Union européenne. C’est dans ce sens qu’elle est devenue bpost en 2010, et son CEO actuel, Koen Van Gerven, avec un revenu mensuel de 94 000 € en 2017, se permet de dire que « les facteurs doivent sortir de leur zone de confort », des facteurs qui ne gagnent même pas 1 500 € par mois.
Cela a été dénoncé à juste titre au parlement par Raoul Hedebouw, mais ce sont ces mêmes parlementaires qui ont détricoté le statut de ce service public au long des années, pour en faire une entreprise dont le but est d’être « compétitive », c’est-à-dire une machine de guerre pour faire du bénéfice afin de pouvoir rémunérer Van Gerven et les actionnaires sur le dos de travailleurs, dans des conditions de travail proches de l’esclavage. La mise en service d’un nouveau centre de tri en 2017 a doublé la capacité de l’entreprise ; en 2017, 190 000 paquets ont été traités par jour en moyenne, une augmentation de 28 % par rapport à 2016. Mais l’emploi, calculé en équivalent temps pleins (ETP), n’a augmenté que de 6,8 % entre 2016 et 2017, et d’autre part, le nombre de salariés a augmenté de 26 %, ce qui veut dire qu’une grande quantité de travailleurs avec CDI ont été remplacés par des intérimaires avec des contrats bidon.1 Et en ce sens, l’entreprise se prépare pour sous-traiter des services tels que le nettoyage interne et la restauration, où le travail sera réalisé par des travailleurs encore plus exploités, souvent des migrants sans papiers.
Cette transformation de bpost n’aurait pas pu se mettre en œuvre sans la complicité des directions syndicales, acceptant d’emblée la « modernisation » de l’entreprise. Les travailleurs de bpost n’ont jamais cessé de lutter contre les conséquences de la privatisation du service public. Des arrêts de travail spontanés ont eu lieu récemment, comme à Liège, début 2018, et au centre d’Anderlecht en octobre. Et les directions des trois syndicats se sont alors mises d’accord pour convoquer à cinq jours de grève tournante, de manière complètement bureaucratique et sans aucune consultation avec les travailleurs, afin de maintenir le mouvement sous contrôle.
Une grève bureaucratique prolongée grâce à la combativité des travailleurs à la base.
Le mouvement leur a toutefois un peu échappé, car la grève, en plus d’avoir été suivie massivement, a continué après les « cinq jours » par des travailleurs qui n’avaient pas voix au chapitre des négociations, malgré le fait que sa « fin » fut décrétée officiellement.
Nous reproduisons ci-dessous un entretien avec un militant aux piquets, qui nous éclaire non seulement concrètement sur les conditions de travail, mais aussi sur cette ténacité de la base pour résister aux manœuvres bureaucratiques des syndicats.
Le lundi 12 novembre, un préaccord a été proposé aux directions syndicales, et les Bleus l’ont signé sans plus, annonçant carrément être « responsables » et donner « toujours la priorité au dialogue ».2 Les Rouges l’ont signé avec la réserve qu’ils considéraient les négociations insuffisantes, et les Verts l’ont rejeté parce qu’ils se rendaient bien compte que les travailleurs n’étaient pas disposés à mettre fin au mouvement. La CSC a toutefois « conseillé » aux travailleurs de lever le piquet de grève, invoquant les menaces d’astreintes avec intervention d’huissiers. Le lendemain, la CSC, « ayant consulté ses instances », annonce toutefois qu’elle maintient les piquets, mais ce seront dorénavant des piquets non bloquants. C’est une façon d’affaiblir le mouvement et de diviser les travailleurs. Un piquet bloquant au centre de tri met automatiquement le secteur transport à l’arrêt. C’était l’idée de la grève « tournante ».
Une victoire ? Oui !
L’accord final a tout de même donné quelques gains aux travailleurs, grâce à leur ténacité pour tenir le coup, y compris contre les manœuvres de la bureaucratie syndicale qui cédait aux pressions de la direction. Cet accord prévoit une augmentation salariale de 1 %, une augmentation de deux jours des congés et le maintien de la prime de fin d’année pour 2019 pour les travailleurs ayant 2 ans d’ancienneté. Cette ancienneté est également la condition pour bénéficier d’un 13e mois.
De très maigres concessions, mais qui prouvent deux choses : qu’il est possible de forcer bpost à négocier ; et que sans la combativité des travailleurs ‑ qui ne se sont pas arrêtés au premier préaccord et ont repris le contrôle sur la grève en dépassant les ordres de la bureaucratie ‑ la grève aurait été une défaite complète.
Toutefois, il y a surtout une autre victoire, non relayée dans les médias, mais très appréciée par les travailleurs : leur organisation.
Le PTB, après avoir dénoncé à juste titre les bas salaires et les conditions de travail atroces, a fait l’éloge d’une « grève tournante particulièrement bien pensée ». Effectivement, se mettre en grève service après service permet de tenir plus longtemps en maintenant la paralysie. Mais cela fonctionne pour autant que les travailleurs prennent part activement aux décisions. Et de cette absence de démocratie ouvrière dans les syndicats, le parti de Hedebouw ne dit pas un mot.
Dans cette grève, les travailleurs de bpost ont compris un peu mieux le rôle négatif de la bureaucratie dans les syndicats, et ont avancé dans leur propre organisation sur le lieu de travail. Ils savent maintenant que c’est grâce à cela, et au fait d’avoir maintenu la grève pendant une semaine supplémentaire, qu’ils ont obtenu un résultat. C’est une victoire importante, qui servira pour les luttes à venir.
Dénoncer la bureaucratie, développer la démocratie ouvrière et construire la prochaine grève à partir de la base
Pas besoin d’informer les travailleurs à propos de leurs conditions de travail, et si une comparaison de leur salaire avec celui du patron est utile, la discussion la plus importante est précisément celle concernant la façon d’organiser le combat. La compréhension du rôle de l’Etat et du parlement dans les luttes est parfois confuse, mais un point saute aux yeux : l’expérience concernant les décisions prises d’en haut, depuis le « Tenez-vous prêts. suivez les ordres du front commun syndical » du premier tract jusqu’aux discussions enfermées dans les bureaux des derniers jours, ont soulevé le thème de la démocratie ouvrière, une discussion à approfondir.
Pour cela, il faut que les travailleurs et les délégués combatifs organisent des assemblées sur chaque lieu de travail, pour discuter du bilan de la grève et pour voter un plan d’action, afin que les travailleurs de bpost puissent réellement prendre leur lutte en main.
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1 Chiffres du Rapport annuel 2017 de bpost.
2 Tract du SLFP Poste

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