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Cuba : Pourquoi soutenons-nous l’appel à la mobilisation du 15 novembre ?

Trois mois après les manifestations du 11 juillet, 505 manifestants sont toujours détenus par le régime cubain. Certains sont assignés à résidence et plusieurs mineurs sont encore en prison, certains condamnés à des années d’enfermement pour avoir osé se battre pour leur avenir .

Secrétariat international de la LIT-QI

le 12 octobre 2021

La situation à Cuba n’est toutefois pas seulement marquée par des condamnations et des expulsions arbitraires. [1] La base « légale » de la répression du 11 juillet était l’absence d’une « autorisation » du régime ; et le réseau de militants Archipiélago, invoquant la constitution qui autorise des manifestations pacifiques, a alors introduit une demande pour organiser une manifestation « autorisée » le 20 novembre, avec comme revendication centrale la libération des prisonniers.

La première réponse du régime ne s’est pas fait attendre : le gouvernement a programmé le même jour du 20 novembre une parade militaire pour la journée de la « sécurité nationale ». En d’autres termes, il mettra l’armée dans la rue ! Ensuite, les militants d’Archipiélago ont alors déplacé la manifestation au 15 novembre.

La manifestation du 15 novembre ne manquera pas d’être la continuité de la nouvelle situation politique ouverte à Cuba après le 11 juillet. Ceux d’entre nous qui étaient en première ligne des revendications légitimes du 11 juillet continuent à se battre pour la liberté des prisonniers politiques et considèrent l’appel non seulement légitime mais nécessaire.

À cette polarisation, s’ajoute un autre fait : l’apparition du Conseil pour une transition démocratique à Cuba (CTDC) lié à l’impérialisme gringo et à la bourgeoisie cubano-américaine. Cette organisation exige un « plan de choc » pour une « économie de marché ». Pour ne pas laisser planer le moindre doute sur ses liens, son programme ne pouvait être que le suivant : … » un cadre juridique stable pour le libre exercice et le respect des droits de propriété privée de tous les Cubains. Plan spécial d’indemnisation des expropriations de la période révolutionnaire sous l’assistance et la collaboration internationales. » (Nous soulignons).

La polarisation politique ne se limite pas à l’escalade répressive du régime et à la création du CTDC. Ce « Conseil » autoproclamé se joint à l’appel pour le 15 novembre. Le régime devra répondre à la demande d’Archipiélago, mais à ce stade, le nombre de participants, tout comme la réalisation même de la manifestation, sont remis en question, que ce soit en raison de l’intensité de la répression, voire d’un éventuel refus du régime. Mais indépendamment de ce qui se passera le 15 novembre, une discussion importante reste ouverte : dans quelle mesure la présence du CTDC délégitime-t-elle cette manifestation ?

Du 11 juillet au 20 novembre

La question est traitée de manière exhaustive sur le site « comunistascuba .org » [2] comme un dilemme ; selon notre interprétation, comme un problème tactique. L’article cité indique que « la gauche cubaine non officielle doit soutenir la revendication juste et initiale d’Archipiélago, ainsi que son droit de manifester ». Et ensuite, le texte reconnaît que, en participant à la manifestation, « même sans assumer le programme économique de la CTDC », le groupe Archipiélago marcherait « avec ceux qui veulent casser les emplois et privatiser » (en référence au programme du CTDC).

Apparemment, nous serions face à une discussion de nature tactique, légitime et nécessaire, pour définir la meilleure façon d’intervenir dans la nouvelle réalité cubaine. Cependant, l’auteur du texte cité consacre une partie importante de son article à critiquer le fait que l’appel « se limite à aller contre la violence politique » [du régime] et qu’il revendique exclusivement la « liberté d’expression ».

Pour justifier sa critique, l’auteur affirme que les besoins urgents des travailleurs qui se sont exprimés dans la manifestation spontanée du 11 juillet ont rendu évident que : « Pas mal de familles cubaines se retrouvent dans le choix entre manger à midi ou le soir ; souvent cet unique repas manque de viande et non pas à cause d’un végétarisme volontaire…. Les masses qui sont descendues dans la rue le 11 juillet pour protester étaient essentiellement motivées par le manque cruel de nourriture, de médicaments, et contre le nombre disproportionné de magasins à monnaie librement convertible… »

Nous sommes totalement d’accord avec la description de ce qui a motivé la manifestation du 11 juillet et avec sa nature spontanée. Mais ce que l’on ne comprend pas, ce sont les raisons qui conduisent l’auteur à ignorer la réaction du régime après la mobilisation pour les revendications « économiques » légitimes : plus de mille arrestations ! Et nous pensons qu’exiger la liberté de tous les prisonniers est une tâche de toute urgence, alors que le texte n’en parle pas.

Bien que l’auteur reconnaisse la lutte légitime menée par le groupe  Archipiélago contre la censure, il le fait de manière formelle et purement obligatoire, presque comme un exercice rhétorique, en ignorant que cette lutte n’est qu’une des expressions de la lutte pour le droit de manifestation et de libre organisation de la classe ouvrière.

On ne peut mettre fin à la disjonction entre « manger à midi ou le soir » sans le droit élémentaire de lutter et de s’organiser. La censure qui empêche les intellectuels et les artistes de s’exprimer est la même censure qui interdit et réprime le droit de lutter des travailleurs.

Ainsi, même en faisant l’effort de décortiquer ce qui c’est passé le 11 juillet, en aucun cas la liberté des prisonniers, que réclame Archipiélago, ne représente une « demande abstraite » dans laquelle « les majorités ne verraient même pas leurs besoins immédiats représentés ». Qui plus est, même si les prisonniers n’existaient pas, aucun travailleur cubain ne pourrait être indifférent à l’oppression des autres couches de la classe ouvrière, sinon il ne reconnaîtrait pas sa propre oppression.

Le malentendu qui consiste à ériger une muraille de Chine entre la lutte pour les libertés démocratiques impliquant l’ensemble du peuple, et les besoins immédiats de la classe ouvrière, s’exprime également dans une question formulée dans le texte cité : quelles mesures la gauche cubaine non-officielle devrait-elle alors prendre, en tant que partie et représentante de la classe ouvrière, si elle décide également de sortir et de manifester ?

Avant de présenter ces mesures, le texte constate la dure réalité de la classe ouvrière cubaine, en déclarant que « les travailleurs du secteur privé, notamment dans les services, ne disposent d’aucun droit légal leur garantissant un salaire minimum ». Et il conclut : « Le bourgeois profite ainsi de travailleurs qu’il peut exploiter sans même avoir l’obligation de leur verser un salaire minimum. »

Les dix demandes présentées sont toutes justes et correctes. Nous soulignons la 9e : Droit à un salaire minimum pour les travailleurs du secteur privé. Cette revendication est censée impliquer le droit des travailleurs du « secteur privé » à se battre pour le salaire minimum. Mais comment le faire si le régime cubain refuse à ces travailleurs le droit inaliénable d’organiser des syndicats et de lutter pour leurs droits fondamentaux ? [3]

Ce débat nous ramène à l’expérience récente des droits élémentaires des 200 millions de paysans chinois qui ont émigré pour travailler dans les usines des centres urbains : jusqu’en 2003, ils n’étaient pas autorisés à se syndiquer. Cette surexploitation de la classe ouvrière est à l’origine des énormes profits des entreprises multinationales chinoises.

De 20 novembre au 15 novembre : restauration capitaliste et libertés démocratiques

En prenant connaissance de ce texte, nous nous sommes doutés être face à une option tactique légitime, dans la mesure où les moyens dont dispose le CTDC pourraient éclipser la lutte pour la liberté des prisonniers au profit de son programme, une préoccupation correcte. Cependant, la conclusion péremptoire du texte attire notre attention :

La gauche cubaine non officielle ne devrait pas participer de la manifestation du 20 novembre, ensemble avec ceux qui cherchent à implanter un capitalisme néolibéral à Cuba. (Nous soulignons)

Cette affirmation laisse planer le doute suivant : pouvons-nous manifester avec ceux qui veulent implanter un capitalisme anti-néolibéral à Cuba ? La signification de l’expression « capitalisme néolibéral » à la cubaine a peut-être un sens plus spécifique qui polarise toute la scène politique : qui devrait diriger la restauration ? Aujourd’hui, le sommet de l’armée, en prenant soin de la propriété pour les hiérarques du régime ? [4] En même temps, des entreprises espagnoles, canadiennes et françaises monopolisent différentes branches de l’économie, dont la production des célèbres cigares Habanos. À l’autre extrémité, il y a le programme présenté par le CTDC, qui est plus proche de la « thérapie de choc » d’Eltsine en 1992, menée par le Premier ministre Gaidar et qui, en 2 ans, a cédé 70% des entreprises d’État, y compris les « joyaux de la couronne », le secteur du pétrole et du gaz.

Dans la mesure où c’est bien ça le véritable dilemme cubain, il convient de rappeler que la soi-disant option pour la « voie chinoise » n’a été possible qu’après le « massacre de Tiananmen ». La répression brutale contre le soulèvement de masses qui s’élevait contre les conséquences de la restauration et pour plus de libertés démocratiques, dont l’avant-garde était la jeunesse. La dictature était alors indispensable pour garder sous contrôle la classe ouvrière et les millions d’immigrés, ainsi que les différentes fractions de la bureaucratie, pendant que le contrôle et la surexploitation de la classe ouvrière entretenait les investissements impérialistes.

Mais indépendamment des hypothèses qui dépendent du développement de la lutte de classes, ce qui existe aujourd’hui, c’est le contrôle du sommet de l’armée sur la restauration capitaliste. C’est cette dictature qui oblige le prolétariat à vendre sa force de travail dans les hôtels de la multinationale espagnole Melía, sans droit à un salaire minimum. C’est ça la réalité.

Un dernier point, mais pas le moindre. Une liste en dix points de revendications urgentes et nécessaires pour garantir les conditions d’existence du prolétariat cubain peut faire partie d’un programme, mais en soi, de telles revendications ne constituent pas le programme.

Chaque prolétariat connaît très bien les conditions dans lesquelles il travaille, se nourrit et vit ; pour cela il n’a pas besoin du marxisme. Un programme doit expliquer et révéler les ennemis que le prolétariat devra affronter pour qu’il puisse changer sa vie. Sans cela, il luttera en étant désorienté et il tombera sous les griffes de la bourgeoisie cubano-américaine qui nie sa réalité actuelle. Et aucune alternative ne lui est offerte. C’est pourquoi nous soutenons et nous encourageons la participation à la manifestation du 15 novembre. Si le régime interdit la manifestation, comme on peut s’y attendre de la part d’une dictature, la maintenir ou non est un problème de rapport de forces.

 

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[1] <https://litci.org/pt/detencoes-julgamentos-e-desterros-a-escalada-repressiva-do-regime-cubano-apos-o-11j/>

[2] Frank García Hernández. La izquierda no oficial cubana ante el 20 de noviembre : opciones y dilemas. https://www.comunistascuba.org/2021/10/la-izquierda-no-oficial-cubana-ante-el.html

[3] Qui plus est : … Dans le secteur privé, l’employeur et les travailleurs qu’il embauche sont intégrés dans des conditions égales en tant que membres d’un même syndicat. Voir Fernando Luis Rojas López, Caminho crítico do sindicalismo cubano atual: rumo a um novo CTC. Em Cuba: o legado revolucionário e os dilemas das forças de esquerda e progressistas na América Latina. CLACSO, 2018.

[4] Le sommet de l’armée contrôle le Grupo de Administración Empresarial S. A. (GAESA). Depuis l’arrivée au pouvoir de Raúl, GAESA a absorbé la quasi-totalité des entreprises et la gestion financière est devenue le plus grand oligopole d’entreprises de l’Île : CIMEX compte à lui seul 73 filiales et 21 sociétés associées, dont 61 sont situées en dehors de l’Île, principalement dans l’import/export, le tourisme et les activités immobilières.