En novembre 2025, le gouvernement Trump a publié le document « Stratégie de Sécurité Nationale », dans lequel il a annoncé les nouveaux fondements stratégiques de l’action impérialiste dans cette période, pour imposer son hégémonie dans « l’hémisphère occidental ». Ce plan n’est pas une surprise, puisque Trump avait annoncé dans son discours d’investiture que « les États-Unis se considéreront à nouveau comme une nation en croissance, qui augmente notre richesse, étend notre territoire, construit nos villes, élève nos attentes et porte notre drapeau vers de nouveaux beaux horizons. »
Eduardo Almeida et Florence Oppen
9 février 2026 *
Dans cet article, nous voulons nous concentrer sur les conséquences de cette nouvelle politique pour l’Amérique latine, qui s’est concrétisée de manière brutale avec l’invasion et le séquestre de Maduro au début du mois de janvier 2026. Avec cette agression, le gouvernement des États-Unis a repris la pratique des invasions militaires directes en Amérique latine, qui n’avaient plus eu lieu depuis des décennies.
Le document publié par la Maison Blanche détaille, avec l’effronterie typique de Trump, la stratégie du gouvernement d’extrême droite qui est à la tête de la puissance impérialiste encore hégémonique mais décadente, et qui cherche par tous les moyens à consolider une base régionale pour concurrencer et affronter la Chine. Cette politique approfondit à son tour de plus en plus la crise de l’ordre impérialiste mondial et la polarisation sociale, économique et politique. ***
De la Doctrine Monroe au « Corollaire Trump »
Le document revendique explicitement la Doctrine Monroe et affirme un « Corollaire Trump » à ladite doctrine. La Doctrine Monroe, annoncée par le président des États-Unis James Monroe en 1823, établissait la définition de « l’Amérique aux Américains ». À ce moment-là, il s’agissait d’une expression défensive contre l’intervention des pays européens hégémoniques en Amérique, dans un contexte de pays récemment libérés de la domination de l’Angleterre, de l’Espagne et du Portugal.
Par la suite, cette doctrine a changé de nature, exprimant la transformation du pays en une puissance impérialiste, avec une posture offensive et des interventions militaires à la fin du 19e siècle et au début du 20e. La guerre hispano-étasunienne de 1898 a marqué ce tournant. Les États-Unis ne se sont pas seulement emparés des anciennes colonies espagnoles (Guam, les Philippines, Porto Rico). Ils ont imposé un protectorat à Cuba. Et ils ont également annexé Hawaï, commencé l’exploration de ce qui deviendrait le canal de Panama et, dans les mois suivants, acquis plus de 7 000 îles dans le Pacifique, à plus de 10 000 km de distance de la Californie, établissant une présence militaire dans la région de plus de 100 000 soldats.
En 1904, le « corollaire Roosevelt » (du président Theodore Roosevelt) de la doctrine Monroe défendait sans détour une politique impérialiste agressive, surnommée « Big Stick » (gros bâton, mattraque). Cette politique s’est manifestée par des interventions militaires successives pour le contrôle du canal de Panama entre 1903 et 1925, ainsi que par plus de 6 interventions en Honduras entre 1903 et 1925, et par les occupations militaires au Nicaragua (1912-33), en Haïti (1915-34) et en République dominicaine (1916 et 1924). Avec ce virage, les États-Unis ont commencé leur campagne idéologique pour se présenter comme un « pouvoir policier international », avec le pouvoir moral et militaire de réprimer les « mauvaises conduites » des autres gouvernements, et de défendre les valeurs de la « civilisation » chrétienne et de la démocratie libérale.
Les États-Unis sont devenus hégémoniques après la Première Guerre mondiale, à laquelle ils ont participé à la fin, associés à l’impérialisme anglais (jusqu’alors hégémonique). Les États Unis ont profité de ce processus d’expansion et du fait de ne pas avoir subi de grandes pertes pendant la guerre.
L’impérialisme étasunien consolidera son hégémonie mondiale après la Deuxième Guerre mondiale. Pour cela, les accords de Yalta et de Potsdam ont été essentiels, un pacte contre révolutionnaire des États-Unis avec la bureaucratie soviétique de Staline qui a garanti l’hégémonie étasunienne.
Pendant plus de 5 décennies, l’hégémonie économique des États-Unis s’est basée sur leur domination technologique, financière et militaire. Leurs oligopoles industriels utilisaient des idéologies comme le « libre-échange » pour exposer les fragiles industries des autres pays à leur domination. Le « style de vie étasunien » (American way of life), diffusé par Hollywood et la démocratie bourgeoise étasunienne, était la base de la domination politique et idéologique. Les institutions économiques et financières internationales, comme le FMI et l’OMC, opéraient au niveau international comme expression de l’hégémonie économique étasunienne.
Les accords de Yalta et de Potsdam, établis avec la bureaucratie stalinienne, ont assuré d’innombrables défaites dans les grandes luttes de l’après-guerre. Malgré tout, certaines révolutions ont été victorieuses et ont engendré de nouveaux États ouvriers, rapidement bureaucratisés, comme la Yougoslavie, la Chine, Cuba et le Vietnam.
La combinaison entre le frein des directions et le détournement des révolutions vers la démocratie bourgeoise n’a jamais été la seule politique de l’impérialisme. Quand cela ne suffisait pas, l’impérialisme recourait à des coups d’État et à des invasions militaires. Dans les décades 1960 et 1970, le gouvernement des États-Unis a promu d’innombrables coups d’État en Amérique latine, comme ceux survenus au Brésil, en Argentine, en Uruguay, au Chili et dans d’autres pays.
Dans les années 1980 et 1990, la mondialisation, les plans néolibéraux et la restauration du capitalisme dans les anciens États ouvriers ont permis un nouvel essor du capitalisme. Les plans néolibéraux, l’ouverture des frontières économiques des pays et la formation de chaînes de valeur internationales se sont alors imposés.
La Chine et la Russie, après avoir restauré le capitalisme, se sont intégrées de manière subordonnée à la courbe ascendante de l’impérialisme. Mais ensuite, au cours de ce siècle, elles sont devenues de nouvelles puissances impérialistes émergentes.
Les États-Unis cherchent à freiner la pénétration de la Chine dans la région Depuis le début du 21e siècle, l’impérialisme étasunien montre des signes croissants de décadence. Il reste la puissance impérialiste hégémonique dans les domaines économique, financier, technologique et militaire, mais son hégémonie a diminué, perdant d’importants espaces économiques, en particulier face à la Chine. Depuis 2010, la Chine a dépassé les États Unis en production industrielle et représente aujourd’hui 31,8 % du PIB industriel mondial. Dans la liste des 500 plus grandes entreprises du monde, du magazine Fortune Global de 2025, les entreprises chinoises (147) ont accru leur avantage sur les entreprises étasuniennes (134) pour la cinquième année consécutive.
Le document Stratégie de Sécurité Nationale a répondu à cette réalité. L’impérialisme étasunien reste hégémonique, mais il est en déclin et son hégémonie s’amoindrit. Loin d’abandonner la lutte pour l’hégémonie mondiale, le « Corollaire Trump » de la Doctrine Monroe est une expression agressive, le « Big Stick » de l’impérialisme hégémonique décadent pour recomposer sa domination globale face à l’impérialisme chinois en pleine montée.
Bien que l’Amérique latine ne soit pas l’endroit où la Chine accumule la majorité de ses investissements et dispute l’hégémonie, comme le sont l’Asie du Sud-Est et l’Afrique, l’investissement de la Chine dans la région que les États-Unis considéraient comme leur arrière-cour a fait un bond qualitatif au cours des deux dernières décennies.
En premier lieu, les liens commerciaux de la région avec le géant asiatique ont augmenté : « En l’an 2000, le marché chinois représentait moins de 2 % des exportations de l’Amérique latine, mais la croissance rapide de la Chine et la demande en résultant ont impulsé le boom ultérieur des matières premières dans la région. Durant les huit années suivantes, le commerce a crû à un taux annuel de 31 %. En 2021, ce commerce a dépassé les 450 milliards de dollars, un chiffre qui, selon les médias d’État chinois, a crû jusqu’à atteindre un record de 518 milliards en 2024, et certains économistes prédisent qu’il pourrait dépasser les 700 milliards en 2035. » Il s’agit évidemment d’un commerce hautement inégal qui bénéficie à l’impérialisme asiatique : alors que l’Amérique latine exporte du soja et d’autres produits végétaux, des produits carnés, du cuivre, du pétrole, du lithium et d’autres minéraux clés pour le développement chinois, la région importe des produits manufacturés à haute valeur ajoutée, fournissant ainsi un marché pour l’industrie chinoise et ruinant l’industrie nationale dans la région. Dans ce cadre, Pékin a déjà réussi à imposer des accords de libre-échange avec 5 pays : le Chili, le Costa Rica, l’Équateur, le Nicaragua et le Pérou. La dépendance commerciale avec la Chine est très significative pour certains pays, comme le Chili : en 2023, 38 % des exportations totales de la Chine étaient destinées à ce pays.
Au-delà du commerce inégal, la Chine a augmenté son investissement direct (8,5 milliards de dollars en 2024) dans les plus de 20 pays latino-Américains qu’elle a intégrés à la Route de la Soie (BRI). Cet investissement se concentre dans des secteurs stratégiques, comme les ressources énergétiques, ou dans des infrastructures « à double usage » (commercial et militaire) qui inquiètent de plus en plus Washington. L’investissement stratégique de la Chine dans le Triangle du Lithium (Chili, Bolivie, Argentine) est bien connu : la région abrite entre 60 % et 70 % des réserves mondiales de lithium, essentielles pour les batteries électriques. Entre 2018 et 2024, les multinationales minières chinoises ont investi plus de 16 milliards de dollars dans son exploitation. En Argentine, la Chine est propriétaire ou partenaire de six des seize projets de lithium actifs, dont quatre parmi les plus avancés. En 2023, un consortium chinois (CATL, BRUNP, CMOC) a conclu un accord d’une valeur de 1 milliard de dollars pour construire des usines de carbonate de lithium dans les salars d’Uyuni et de Coipasa en Bolivie, le premier projet commercial de lithium dirigé par des étrangers dans le pays. On estime que les entreprises chinoises contrôlent près de 40 % de la production mondiale de lithium à travers leurs opérations en Amérique du Sud.
La Chine possède aujourd’hui des investissements et le contrôle total ou partiel de plus de 40 ports dans la région, certains dans des secteurs stratégiques clés, comme le port d’Abaco aux Bahamas (proche de la Floride), ou celui du canal de Beagle, en Argentine, dans l’Antarctique. À cela s’ajoutent la douzaine d’installations satellitaires chinoises et le fait que la Chine fournit des équipements militaires à plusieurs pays. C’est le cas du Venezuela, par exemple, qui subissait un embargo sur l’achat d’armes de la part des États-Unis depuis 2006, mais aussi celui de l’Argentine, de la Bolivie, de l’Équateur et de Cuba.
En outre, depuis 2005, les monopoles bancaires chinois ont prêté plus de 120 milliards de dollars aux pays latino-Américains. Les prêts sollicités par le Venezuela sont d’une importance particulière ; il est le principal créancier de la Chine dans la région, ayant reçu près de 60 milliards de dollars de prêts, soit plus du double de ceux du Brésil, le second créancier. Il faut également souligner le dernier crédit SWAP de 5 milliards de dollars que Milei, en Argentine, a contracté avec la Chine en avril de 2025, malgré son inféodation à Trump.
Trump cherche à imposer des gouvernements fantoches dans la région.
Le document explique la stratégie d’imposer des gouvernements fantoches dans l’hémisphère occidental pour atteindre ses objectifs économiques et militaires : « Nous voulons garantir que l’hémisphère occidental reste raisonnablement stable et soit suffisamment bien gouverné pour prévenir et décourager la migration de masse vers les États Unis ; nous voulons un hémisphère dont les gouvernements coopèrent avec nous contre les narcoterroristes, les cartels et autres organisations criminelles transnationales ; nous voulons un hémisphère qui reste libre d’incursions étrangères hostiles ou de la propriété d’actifs clés, un hémisphère qui soutient les chaînes d’approvisionnement critiques ; et nous voulons garantir notre accès continu aux lieux stratégiques clés. En d’autres termes, nous affirmerons et appliquerons un « corollaire Trump » à la Doctrine Monroe. »
Et le cas du Venezuela est, en ce moment, au centre de cette politique. Contrairement à ce que diffuse la propagande stalinienne, le gouvernement de Maduro était aux ordres de l’impérialisme étasunien. Chevron restait présente, de toutes ses forces, dans l’exploitation du pétrole vénézuélien. De fait, en octobre 2025, selon un reportage du New York Times, Maduro a offert « d’ouvrir tous les projets pétroliers et aurifères existants et futurs aux entreprises étasuniennes, d’octroyer des contrats préférentiels aux entreprises étasuniennes, de réorienter le flux des exportations pétrolières vénézuéliennes de la Chine vers les États-Unis et de réduire les contrats énergétiques et miniers de son pays avec des entreprises chinoises, iraniennes et russes » en échange de son maintien au pouvoir. Mais Trump ne l’a pas accepté, car son objectif n’est pas seulement le pétrole, mais aussi la mise en œuvre d’une stratégie de sécurité nationale plus globale. Le gouvernement de Maduro, bien qu’étant pro-impérialiste, n’était pas un gouvernement fantoche, mais reflétait les intérêts contradictoires et opportunistes de la bolibourgeoisie corrompue construite à partir de l’État. Trump, au contraire, veut un gouvernement complètement soumis à ses intérêts dans la région, ce pourquoi il a envahi le pais et séquestré Maduro.
Cette invasion peut ouvrir la porte à une répétition dans d’autres pays, comme la Colombie, Cuba ou d’autres. Et elle représente une grave menace pour les nouveaux processus révolutionnaires de la région.
Le sens de « recruter et engager » des gouvernements alliés est très précis : il ne suffit pas d’avoir des gouvernements bourgeois pro-impérialistes ; il faut des gouvernements fantoches d’extrême droite. Comme l’affirme le document :
« La politique étasunienne doit se concentrer sur le recrutement de leaders régionaux capables de contribuer à créer une stabilité de tolérance dans la région, même au-delà des frontières de ces partenaires. Ces nations nous aideraient à stopper la migration illégale et déstabilisatrice, à neutraliser les cartels, à encourager la fabrication dans le voisinage et à développer les économies privées locales, entre autres choses. Nous récompenserons et encouragerons les gouvernements, les partis politiques et les mouvements de la région qui sont largement alignés sur nos principes et notre stratégie. Mais nous ne devons pas ignorer les gouvernements ayant des perspectives différentes, avec qui nous partageons néanmoins des intérêts et qui veulent travailler avec nous. »
Pour cela, Trump utilise ouvertement et cyniquement la pression économique, conditionnant les prêts aux victoires électorales de ses alliés, comme Milei en Argentine et Nasry Asfura du Parti National en Honduras.
Il est indéniable que Trump a obtenu des résultats avec cette politique. Profitant des désastres commis par les gouvernements de collaboration de classes, comme ceux de Xiomara (Honduras), Boric, Petro et d’autres, l’ultradroite avance beaucoup en Amérique latine. Elle compte déjà avec les gouvernements de Milei (Argentine), de Kast (Chili), de Bukele (Salvador) et d’Asfura (Honduras), ainsi qu’avec la victoire aux élections de 2026 en Colombie.
Le cas de Lula au Brésil est différent. Il s’agit d’un gouvernement pro-impérialiste, avec lequel Trump négocie sous la pression de sa propre base bourgeoise étasunienne, révoltée par les conséquences négatives de la guerre tarifaire. Malgré cela, Trump aidera à construire une alternative de droite post-Bolsonaro pour tenter de vaincre Lula en 2026.
Quelque chose de similaire a lieu avec Sheinbaum au Mexique, qui s’est totalement adapté à la pression de Trump, car l’économie mexicaine est totalement subordonnée à sa relation avec les États-Unis : environ 80 % des exportations du Mexique, 55 % de ses importations et 41 % de son investissement étranger direct dépendent des États-Unis.
Dans ce contexte, il est impératif de lutter dans tous les pays latino-Américains contre cette nouvelle agression de Trump, qui cherche à s’annexer le continent. Pour cela, il est important que tous les partis qui luttent réellement pour le socialisme tiennent un programme pour la Seconde Indépendance de l’Amérique latine. Un programme qui propose d’affronter tous les impérialismes : tant l’étasunien que les européens, ainsi que l’impérialisme chinois qui se présente comme « ami ». Nous devons rechercher l’unité d’action la plus large possible, qui parvienne à mobiliser la classe travailleuse, et ses alliés comme les peuples autochtones. Une mobilisation contre les interventions militaires comme celle au Venezuela ; contre les projets extractivistes ou de surexploitation ;, contre les autres attaques à la souveraineté nationale, comme l’endettement et les accords commerciaux inégaux. Et cela, quel que soit l’impérialisme qui les propose et les impose. Une fois de plus, nous devons montrer que seule une issue indépendance de la classe travailleuse peut atteindre une véritable indépendance garantissant les droits sociaux et politiques de la classe travailleuse, et stopper la destruction de l’environnement.
Le « corollaire Trump » en politique : bonapartisme, ultradroite et xénophobie
Pour imposer son plan aux États-Unis et dans le monde, Trump a besoin du bonapartisme : la politique brute de l’impérialisme décadent. L’une des principales différences entre la Doctrine Monroe du début du 20e siècle et la politique de Trump aujourd’hui est que celle-ci ne se déguise plus sous le faux discours « civilisateur » utilisé par les colonialismes du siècle dernier, qui cherchaient à défendre une morale et une légalité universelles et promouvaient un récit de prospérité, de modernité et de progrès. Aujourd’hui Trump cherche à soumettre les autres pays avec le discours de « l’Amérique d’abord », en assumant crûment que son pays fait prévaloir ses propres besoins économiques sur ceux des autres nations, simplement parce qu’il possède le rapport de forces pour le faire.
Trump incarne un gouvernement bonapartiste aux États-Unis, en choc avec le régime démocratique bourgeois, qu’il veut transformer en un régime autoritaire bonapartiste. Il est en conflit permanent avec la justice. Il envoie des troupes dans les États gouvernés par les démocrates. Il a énormément renforcé la Garde Frontière (ICE) pour la répression des immigrants.
Dans le monde, Trump suit un chemin similaire : il laisse de côté les institutions internationales et les accords qui exprimaient auparavant la domination impérialiste (ONU, OMC, FMI) et il recourt à la force pour imposer sa domination. Les valeurs de la démocratie bourgeoise, le « style de vie américain », sont choses du passé. La domination s’exerce par la force militaire, la pression économique directe et le bonapartisme.
La crise de l’ordre impérialiste mondial se resserre de plus en plus autour de deux blocs : l’un directement subordonné à l’impérialisme étasunien et l’autre qui se forme autour de la Chine. En même temps, une tendance croissante au bonapartisme s’affirme dans les pays, ce qui approfondit la crise de la démocratie bourgeoise. Qui plus est, le document exprime explicitement le soutien direct à la croissance de l’extrême droite à l’échelle mondiale : « Nos objectifs pour l’hémisphère occidental peuvent se résumer à « recruter et étendre ». Nous recruterons des amis consolidés dans l’hémisphère pour contrôler la migration, stopper le flux de drogues et renforcer la stabilité et la sécurité sur terre et sur mer. Nous nous étendrons en cultivant et en renforçant de nouvelles alliances, tout en renforçant l’attractivité de notre propre nation comme partenaire économique et de sécurité préféré de l’hémisphère. » Pour cela, Trump utilise toutes les ressources de l’État étasunien, y compris la pression économique, politique et militaire. Mais il ne faut pas ignorer la base idéologique et politique, commune à toute l’ultradroite. Cela inclut la lutte contre l’immigration, si importante pour l’ultradroite dans les pays impérialistes :
« L’ère de la migration de masse est terminée : l’avenir de cette nation sera déterminée inévitablement par qui est admis aux frontières d’un pays, en quel nombre et selon d’où il vient. » « Tout pays qui se considère souverain a le droit et le devoir de définir son avenir. Tout au long de l’histoire, les nations souveraines ont interdit la migration incontrôlée et ont rarement accordé la citoyenneté aux étrangers, qui devaient en plus remplir des critères très exigeants. L’expérience de l’Occident au cours des dernières décennies confirme cette sagesse durable. Dans les pays du monde entier, la migration de masse a épuisé les ressources nationales, augmenté la violence et d’autres crimes, affaibli la cohésion sociale, déformé les marchés du travail et compromis la sécurité nationale. L’ère de la migration de masse doit se terminer. » De la même manière, il diffuse des idéologies, comme « la guerre contre le narcotrafic », qui sont liées à l’exploitation électorale par l’extrême droite du thème de la violence urbaine, bien capitalisée par des gouvernements comme ceux de Bukele (El Salvador) et Noboa (Équateur), et par toute l’extrême droite latino-Américaine. Au Brésil, l’extrême droite se fait l’écho de Trump et promeut la qualification des délinquants communs comme « terroristes ».
Le document défend encore un autre point idéologique fondamental pour l’extrême droite, tant dans les pays impérialistes que dans les pays semi-coloniaux (comme les latino-Américains, par exemple), qui est la défense de l’oppression contre les femmes, les Noirs et les personnes LGBTQ.
Cet ensemble idéologique peut avoir une importance politique fondamentale pour unifier l’extrême droite internationale autour de Trump et affaiblir la conscience anti-impérialiste qui résulte des actions du gouvernement de Trump contre les pays latino-Américains, par exemple. C’est une hypothèse qui peut, ou non, se confirmer dans la période à venir.
Il est important de noter que les soi-disant « gouvernements bourgeois de collaboration de classes », également dénommés « progressistes », ont une responsabilité directe dans la montée de l’ultradroite. L’application de plans néolibéraux contre les masses par ces gouvernements provoque une usure dont profite l’ultradroite.
Le cas du régime chaviste est une expression particulière de ce processus, car il ne s’agissait pas d’une collaboration de classes, mais d’une dictature bourgeoise haïe par les masses et issue de « la gauche ». Les sondages postérieurs à l’invasion montrent que la majorité de la population latino-Américaine, y compris au Venezuela, soutient le renversement de Maduro par l’impérialisme étasunien, ce qui témoigne du recul de la conscience anti-impérialiste.
Il est essentiel que les organisations de la classe travailleuse s’approprient les revendications pour les droits des migrants et des peuples autochtones et originaires, pour leur souveraineté nationale : qu’ils combattent activement le racisme et la xénophobie, et luttent pour défendre et élargir les droits des femmes et de la communauté LGBT. Il est du devoir des socialistes révolutionnaires de chercher la combinaison des luttes pour les droits démocratiques avec la lutte pour le socialisme et la nécessité que ce soit notre classe qui accède au pouvoir.
Les conséquences de l’agression au Venezuela, pour Cuba
La crise de l’économie cubaine s’aggrave de jour en jour, et après la destitution forcée de Maduro par les États-Unis, l’île pourrait sombrer dans un chaos social. Selon les statistiques du gouvernement, au cours des 5 dernières années, plus d’un million de Cubains (10 % de la population), pour la plupart des jeunes, ont émigré à l’étranger en quête de meilleures conditions de vie. Depuis 2020, le PIB du pays a chuté de 11 %, le réseau énergétique se désintègre et les salaires sont très bas. En dehors de La Havane, où vivent les secteurs de la bourgeoisie étrangère et de la bourgeoisie nationale incrustée dans l’appareil d’État cubain, les coupures d’électricité, allant jusqu’à 18 heures par jour, sont communes. Il est évident que les nouvelles sanctions imposées par Trump en 2019 ont grandement contribué à étouffer l’île, avec de fortes restrictions sur les voyages et sur l’envoi de fonds par les immigrés cubains aux États-Unis.
Dans ce contexte, le nouveau contrôle que Trump exerce sur ce qui reste du régime chaviste dirigé par Delcy Rodríguez, peut provoquer le collapsus économique total de Cuba. Le pays a besoin de 100 000 barils de pétrole par jour pour garantir le fonctionnement minimal de son économie, et ne parvient à produire qu’un quart de ce volume.
Alors qu’il y a dix ans le Venezuela lui envoyait le reste, il n’en envoie aujourd’hui que 35 000 barils par jour, en partie à cause des pressions des États-Unis et en partie à cause de la frustration du régime chaviste, qui ne parvenait pas à recevoir les paiements à temps. La même chose a lieu au Mexique, qui y envoyait 22 000 b/j, mais a abaissé ses envois à 7 000 b/j fin 2025. La politique criminelle de Trump est claire, puisqu’il a écrit le 11 janvier sur son réseau social : « IL N’Y AURA PLUS DE PÉTROLE NI D’ARGENT POUR CUBA, RIEN !! »
Face aux menaces de Trump, il est fondamental de s’opposer catégoriquement à toute intervention des États-Unis à Cuba et d’exiger la fin immédiate des sanctions et du blocus économique contre l’île. Construire la plus grande unité d’action possible de notre classe contre l’attaque au Venezuela et contre une possible attaque à Cuba n’implique pas d’apporter un quelconque soutien politique aux gouvernements de Rodríguez ou de Díaz-Canel. Au contraire, à Cuba comme au Venezuela, notre solidarité politique et matérielle va au peuple qui se mobilise pour ses droits, et notre objectif est de faire en sorte qu’il s’organise de manière indépendante du gouvernement et de toute ingérence des impérialismes étrangers, pour se présenter comme une alternative de classe, indépendante et démocratique, qui puisse avancer vers un véritable socialisme.
Les contradictions de la « Doctrine Donroe »
Bien que le gouvernement de Trump soit décidé à exercer avec fermeté une domination despotique sur le continent, cela ne signifie pas que le triomphe de sa politique soit garanti. D’un côté, cette nouvelle politique se heurtera à la résistance des masses ; de l’autre, elle devra composer avec des limitations inhérentes, c’est-à-dire ce que nous pouvons appeler les « corollaires cachés » de cette doctrine impérialiste.
Premièrement, il faut considérer que l’exploitation du pétrole au Venezuela n’est pas une tâche facile ni automatique. La production de pétrole du Venezuela est en chute : à la fin des années 90, 3,5 millions de barils par jour étaient produits et aujourd’hui à peine 800 000. Les analystes affirment qu’au moins 5 ans d’investissements massifs sont nécessaires pour récupérer une production équivalente. La société de conseil Rystad Energy, par exemple, affirme qu’au moins 53 milliards de dollars seraient nécessaires au cours des 15 prochaines années pour augmenter la production à 1,1 millions de b/j. Pour être rentable, l’opération que Trump vend aujourd’hui comme facile et rapide nécessite d’assurer tant l’investissement économique que le contrôle politique du pays pendant, au moins, les deux prochaines décennies. Beaucoup de gisements pétroliers avaient déjà été concédés à la Chine par des contrats légaux, et ces multinationales impérialistes vont exiger que leurs droits soient reconnus, ou qu’elles soient indemnisées.
De plus, il ne suffit pas d’investir dans le pétrole et les ressources minières pour réussir à expulser la Chine de la région. De fait, comme nous l’avons montré, la Chine a réussi à s’insérer dans les chaînes de production du continent et dans les secteurs énergétiques et d’infrastructure numérique. Pour réussir à « reconquérir » le continent, les États-Unis vont avoir besoin d’investir beaucoup plus que seulement dans les secteurs qui leur conviennent, et se proposer comme alternative économique dans d’autres secteurs.
Deuxièmement, cette répétition de Monroe ne se produit pas dans un vide historique. Au contraire, les États-Unis ont déjà l’expérience de la difficulté de maintenir une domination économique et militaire sur d’autres territoires : une fois que l’on s’en mêle, on finit aussi par s’y embourber, ce qui implique de consacrer des ressources à la domination néocoloniale. Le premier cas qui a montré le coût d’une telle politique a été celui des Philippines, car, bien que l’administration de McKinley ait pensé qu’installer un gouvernement fantoche dans le pays garantirait son contrôle, elle s’est vite rendu compte que les États-Unis ne pouvaient pas simplement retirer leurs troupes et maintenir un gouvernement allié. De fait, les États-Unis ont dû y rester pendant des décennies et les Philippines n’ont obtenu leur indépendance qu’en 1946. La même situation s’est répétée récemment avec les guerres d’Irak et d’Afghanistan, qui ont abouti à des désastres similaires.
Troisièmement, il existe un « corollaire » national : la majorité des Étasuniens ne soutient pas une autre guerre prolongée. Des sondages réalisés en janvier 2026 montrent que seulement 33 % des Étasuniens sont d’accord avec l’action militaire conçue pour enlever Maduro, tandis que 72 % craignent qu’une telle intervention ne mène à une intervention prolongée au Venezuela. De fait, le Congrès étasunien, contrôlé par le Parti Républicain, a adopté des mesures pour limiter toute intervention militaire additionnelle.
Un autre risque de l’approfondissement de cette politique agressive des États-Unis envers le continent américain (et l’Europe) est qu’elle augmente la popularité de la Chine parmi les masses, comme facteur d’équilibre et de développement. Bien que nous sachions que la Chine est une autre puissance impérialiste et pillarde, le fait de se trouver dans une dynamique émergente et de posséder plus de capitaux à investir lui permet d’apparaître comme la puissance qui offre « un développement économique » à ses alliés semi-coloniaux, tandis que les États-Unis n’offrent que coercition et oppression.
La contradiction la plus importante est que va s’élargir la polarisation sociale et politique en Amérique latine, ainsi qu’aux États-Unis. Le mouvement de masses n’est pas vaincu et, tôt ou tard, il y aura de grandes mobilisations et même des explosions révolutionnaires. Cela pointe vers une période plus convulsive de la lutte de classes.
* Traduction par la LCT, section de la LIT-QI en Belgique, de <https://litci.org/es/la-nueva-politica-del-imperialismo- norteamericano-hacia-america-latina >


