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Notes à propos de la “Lettre à la société haïtienne”

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Ce texte du militant haïtien Franck Séguy est une réponse à la “Lettre à la société haïtienne” publiée par le politologue haïtien, Jean-Léon Ambroise, le samedi 05 janvier dernier. La Lettre est accessible via Le link suivant: http://www.alterpresse.org/spip.php?article13892
 
 
“Qui ne fait rien
n’est pas loin
de mal faire”
 
Quand, le dimanche 06 janvier dernier, par hasard (étant hors de chez moi, sans mes équipements de travail, jusqu’à 22 janvier) j’ai ouvert mon courrier électronique et découvert qu’un camarade très respecté m’avait transféré la veille le lien de cette “Lettre à la société haïtienne”, je ne m’en doutais de rien. Généralement, un titre pareil, ça fait partie des messages sur lesquels je concentre peu d’attention. Mais comme le médium est aussi le message, venant de ce camarade, je me suis pratiquement précipité sur le lien pour voir ce qu’il contient. J’ai eu – et ce n’est pas exagéré de le dire – ma première surprise en ce début de la vieille année 2013. L’inquiétude qui m’a envahi après avoir lu cette lettre signée Jean-Léon Ambroise, politologue, a été telle que j’ai mis du temps à en revenir. Elle n’a été que plus grande quand je me suis rendu compte qu’il ne s’agit pas d’une initiative individuelle. Mais bien de “[…] nous autres, qui assumons cet appel et ce rappel […]. (Le soulignement est de l’auteur).
 
Note 1
 
D’abord, si le document est rendu public sous le titre de Lettre à la société haïtienne, il faut se rendre compte qu’elle s’adresse de préférence aux “Membres de la communauté culturelle et politique haïtienne”. Dans un premier temps, j’étais tenté de demander s’il s’agit d’une nouvelle organisation, association, club… entité quelconque nouvellement créée au tournant de 2012-2013 sous le nom de Communauté culturelle et politique haïtienne. D’autant que l’auteur parait seulement authentifier la lettre: “Pour Sibawo…”. Mais, j’ai dû me résoudre à admettre qu’il est question du pays tout entier que, de la tête au pied, du début jusqu’à la fin, la Lettre considère comme étant une Communauté homogène au point que “le séisme du 12 janvier 2010 devrait être vécu comme un tournant dans la vie de la population haïtienne et des institutions qui la desservent tout en la constituant comme communauté culturelle et politique”.
 
Bon! L’affection de certaines catégories d’académiques – les philosophes en particulier – pour l’abstraction est célèbre. N’empêche qu’il soit nécessaire de rappeler que considérer un pays du point de vue de sa population est une démarche trop abstraite pour espérer qu’elle aboutisse à quoi que ce soit de concret. Car la population n’est strictement rien de plus qu’une abstraction lorsqu’on oublie les classes qui la composent. Même ces classes seraient encore un mot creux si l’on néglige les éléments qui en constituent la base: le travail salarié, le travail de moitié, le capital etc. De sorte que, considérer un pays uniquement par sa population ne permet rien de mieux qu’une représentation chaotique du tout[1]. Exactement comme exposé dans la Lettre à la société haïtienne. Car, l’auteur fait fi totalement d’une vérité élémentaire: le pays d’Haïti comme entité concrète est une synthèse de multiples déterminations, unité certes, mais d’une diversité tellement variée que la négliger ne peut être que funeste.
 
Par exemple, considérer que LA population haïtienne devrait vivre le séisme du 12 janvier comme un tournant dans SA vie revient carrément à nier que, en même temps que des centaines de milliers d’Haïtiennes et d’Haïtiens se sont retrouvés sous des tentes, dépendantes et dépendants de l’assistance étrangère pour survivre, d’autres Haïtiens et Haïtiennes ont, par la même circonstance, ajouté des millions à leurs millions de dollars. C’est ne pas voir que, en même temps que des missionnaires de l’Internationale Communautaire[2] sont venus “porter secours” à une catégorie d’Haïtiens et d’Haïtiennes qui ont tout perdu (y compris l’espoir), d’autres Haïtiens et Haïtiennes, profitant de la présence de ces missionnaires, affichent désormais presque tous les prix de la place en dollar (supermarchés, location de maison etc.), ce qui finit par rendre encore plus précaire la vie des premiers et enrichir encore plus les derniers. C’est donc ne pas comprendre que le séisme du 12 janvier 2010 est en même temps une catastrophe pour une catégorie d’Haïtiennes et d’Haïtiens et une aubaine pour une autre catégorie d’Haïtiennes et d’Haïtiens… Et c’est la diversité de toutes ces catégories d’Haïtiens et d’Haïtiennes, les rapports sociaux entre elles etc. qui constituent l’unité qu’est Haïti.
 
Proclamer le pays d’Haïti : communauté culturelle et politique! s’approche ainsi d’un angélisme divinement bon enfant. Même les législateurs (du préambule) de la Constitution, pourtant investis de haute autorité performative, ne se sont pas hissés à pareil degré de détachement de la réalité.
 
Note 2
 
L’auteur confère à chaque Haïtien et à chaque Haïtienne la prétention de posséder ce pays en commun, de partager en commun cette communauté. Je me demande si mon ami et compère se réfère à Utopie – ce pays insulaire imaginaire, idéal et parfait décrit sous le nom d’Utopie dans l’œuvre du philosophe anglais Thomas Moore, en 1516, – ou s’il s’agit d’Haïti-Toma des Caraïbes. Car posséder quelque chose en commun veut dire que ce quelque chose appartient à part égale à chacun de ses propriétaires. Partager en commun implique nécessairement une communion (koinonia en grec) du type de celle liant deux conjoints qui, selon la métaphore biblique, “deviennent une seule chair”. Partager en commun est une superbe expression de tèt ansanm[tête ensemble, union]. Dans la Lettre, elle est une bonne illustration philosophique de la nocive propagande NOU TOUT FÈ YOUN [nous sommes tous un] lancée depuis le carnaval de 2006. Son ton – poli et lisse – et son caractère – rassembleur – témoignent que, de 2006 à nos jours, son auteur a déjà parcouru presque tout le chemin. En effet, on peut facilement répérer dans la Lettre plus d’une vingtaine de fois les expressions “notre communauté culturelle et politique” sans compter les autres “nous, notre…” qui renvoient à la même entité imaginaire. Pour qui connait le rôle de la répétition, de la redondance dans la construction des discours et des représentations, l’inquiétude ne peut être que plus grande!
 
Ne possédons-nous pas ce pays en commun?” La réponse est: NON, monsieur le politologue! Haïti est peut-être – peut-être seulement – notre pays commun; mais nous ne la possédons pas en commun. Certains le possèdent plus que d’autres; certains autres ne le possèdent pas du tout. À commencer par les prolétaires qui, dans la réalité, n’ont même pas de patrie mais qui sont coincés dans cet espace, obligés, pour survivre, de vendre leur force de travail dans les conditions les plus inhumaines imaginables. D’ailleurs, combien d’Haïtiennes et d’Haïtiens se reconnaissent dans la question : “Ne sommes-nous pas jaloux de nos 4×4, des maisons, des terrains clôturés et de tous biens possédés ?” On peut tranquillement parier qu’elles et ils ne sont pas en grand nombre.
 
Ceux qui possèdent ce pays sont connus. Et leur nombre n’est pas très grand! C’est en dernière analyse, du pur nationalisme bourgeois que de faire croire à tous les Haïtiens et toutes les Haïtiennes que par le fait d’être Haïtiens et Haïtiennes, ils et elles possèdent ce pays en commun. C’est même carrément une indécente expression de « bonne volonté ».
 
En réalité, cette idée que NOUS possédons ce pays en commun, c’est du contractualisme pur et dur. Ce contractualisme suinte au travers d’affirmations comme: “Nous avons décidé par  l’Acte de l’Indépendance d’Haïti  de vivre ensemble, de partager une communauté de destin et d’exister en tant que communauté politique distincte en nous gouvernant nous-mêmes”. Ce qui traduit l’idée répandue depuis Thomas Hobbes (Léviathan, 1651) et John Locke (Second Traité du gouvernement civil, 1690) selon laquelle toute société est fondée sur un contrat social, accord ou engagement par lequel on prétend que des hommes abandonnent l’état de nature pour former la société dans laquelle ils se retrouvent maintenant. Plus spécifiquement, une déclaration comme celle-ci: “[…] parce que nous sommes aussi dans cette communauté culturelle et politique que nous partageons toutes et tous au même titre, et parce qu’il-elle-s sont représentant-e-s et dirigeant-e-s en raison d’un certain accord de notre part en tant qu’il-elle-s sont même théoriquement l’émanation de notre volonté générale”, situe son auteur dans la droite lignée du contractualisme hobbesien. En même temps que son appel: “Obligeons la République à respecter ses promesses” le rapproche de Locke.
 
S’il fallait analyser les implications de cette affirmation-décret, on prendrait du temps. 1- elle égalise par une fiction/pirouette (juridique) tous les Haïtiens et toutes les Haïtiennes sans aucun égard pour leurs conditions matérielles d’existence (nous partageons toutes et tous au même titre cette communauté); 2- elle proclame nos dirigeants et dirigeantes comme “l’émanation de notre volonté générale”; 3- ces mêmes gens qui s’occupent des affaires privées de toute la classe bourgeoise, capables d’accorder des franchises douanières aux capitalistes mais incapables de faire respecter le code du travail envers les ouvriers, elle fait d’eux NOS représentants et représentantes à tous. Les institutions au service de la classe qui nous opprime, la Lettre en fait “des institutions de ce pays que nous partageons en commun”.
 
Avant la lecture de cette lettre, on m’aurait parlé de la volonté générale, j’aurais répondu que cette expression et ce concept ne sont que des mystifications. J’aurais pris tous les exemples du quotidien pour montrer que la société est plutôt mue par la lutte entre les classes. J’aurais montré que celles et ceux qui nous dirigent ne sont pas choisis pas NOUS mais par ceux et celles qui nous dominent et nous exploitent (Haïtiens et non-Haïtiens). Même devant un bull-dozer ou une tanque de guerre prêt à me passer dessus, j’aurais gardé ma position que nous avons les dirigeants que nous avons par la force des choses et non par notre volonté générale. J’aurais cherché tous les arguments montrant que la volonté générale, non seulement n’existe pas, mais elle n’est même pas capable d’exister dans une société de classes – mais que de préférence la classe dominante (à travers ses idéologues) est dans l’obligation, pour asseoir sa domination, de présenter ses intérêts particuliers comme de l’intérêt général. Exactement comme le fait cette Lettre venue des Lumières. Car, quand j’observe la société haïtienne, j’ai envie de demander à l’auteur: Que voulez-vous dire au juste lorsque vous dites “NOUS”?
 
Il y a cependant un point sur lequel je dois être d’accord: “Qu’on le veuille ou non, nous partageons un ensemble de savoirs et savoir-faire, de manières d’être, d’agir, de sentir et de penser qui nous distinguent culturellement plus ou moins du reste de l’humanité”. C’est bien cela que des anthropologues décrivent sous le concept de culture. En effet, la culture commune est globale et enveloppante, repose sur un support qu’est la langue. Mais elle est également un lieu de conflits. Et en Haïti, son support même est un haut lieu de conflits. Ce débat est trop vaste pour avoir sa place ici. D’ailleurs tout Haïtien ayant vécu en Haïti sait que la coexistence entre le créole et le français n’a jamais été pacifique. Quant à la problématique de la culture,  la Lettre m’a fait remonter à la mémoire un texte que j’avais publié début de 2009, sous le titre “Lakilti: yon gadjè, yon kalfou lagè[La culture : un lieu de luttes, un carrefour de guerre]. Cette discussion est trop vaste pour la réprendre ici.
 
Note 3
 
A la vérité, la plus grande inquiétude est autre: si ces “[…] nous autres, qui assumons cet appel et ce rappel […] avaient un quelconque engagement politique réel, ne serait ce que minimum, dans cette société pourrie, ils n’auraient pas dépensé leur énergie à écrire une lettre à une entité idéelle inexistante. L’auteur a raté une bonne occasion d’appeler le camp disséminé de ceux et celles qui ne possèdent pas ce pays à s’organiser pour en prendre possession. Sauf que même cette démarche aurait été infructueuse, car ce camp-là n’a pas accès au support de culture qu’est la langue française.
 
Une fois de plus, la preuve est faite: “qui ne fait rien, n’est pas loin de mal faire”!
 
 
10 janvier 2013
 
*Franck Séguy est sociologue. Il vit actuellement au Brésil où il développe sa thèse de doctorat autour de la coopération internationale dans le contexte de la supposée reconstruction en Haïti après le séisme du 12 janvier 2010.


[1] Lire Marx, Introduction à la critique de l’économie politique, item III.
[2] Jn Anil Louis-Juste, assassiné le 12 janvier 2010 peu avant le séisme, a créé le concept d’Internationale Communautaire pour désigner les institutions internationales et leur complexe idéologico-politique appelé de « Communauté internationale ». Car, d’après lui, le terme de Communauté internationale constitue une façon de gommer le fait qu’internement il s’agit de sociétés de classes, profondément divisées par des contradictions et des antagonismes et qu’externement, ce que cette soi-disant communauté réussit de mieux, depuis son existence, c’est de reproduire le cadre structurel hiérarchique de subordination entre pays du centre et pays de la périphérie. Le véritable rôle de cette Internationale Communautaire cachée sous l’apparence de « communauté internationale» consiste, à la vérité, à dissuader et mettre en déroute toute lutte qui chercherait à épouser la trajectoire de l’Internationale Communiste ou à suivre une autre route qui ne soit pas celle tracée par l’Occident moderne/colonial.
 
La première trace de précision du concept d’Internationale Communautaire, nous la repérons dans un texte publié par Louis-Juste le 15 octobre 2003. Nous y lisons en bas de page, la définition de l’auteur lui-même : « L’Internationale Communautaire forme l’ensemble des organisations et institutions nationales et internationales qui font la politique du capital mondialisé sous la forme de la spéculation financière. Elle comprend aussi bien les institutions de l’ONU que les ONGs locales et étrangères, qui militent contre l’association volontaire des travailleurs, des minorités, des femmes, des indiens, etc. »Jn Anil Louis-juste, Université et Citoyenneté en Haïti, disponible sur : www.alterpresse.org, accès : 23 nov. 2009.
Signalons que le concept d’Internationale Communautaire est particulièrement théorisé dans la thèse de doctorat en Travail social de Jn Anil Louis-Juste, Internacional Comunitária: ONGs chamadas alternativas e Projeto de livre individualidade. Crítica à parceria enquanto forma de solidariedade de espetáculo no Desenvolvimento de comunidade no Haiti/Internationale Communautaire: ONG dites alternatives et Projet de libre individualité. Critique du partenariat en tant que forme de solidarité de spectacle dans le Développement communautaire en Haïti, 2007. 353 p. Thèse (Doctorat en service social). Universidade Federal de Pernambuco, 2007.

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