Émergence, croissance et caractéristiques d’une mobilisation d’ampleur
Quelques jours après la rentrée, il y a eu des mouvements de grèves enseignantes et de blocus lycéens, séparés du mouvement né ensuite : à Mayotte (Océan Indien), à Rennes, à Villeneuve d’Ascq, à Caen. Mais c’est le lycée Saint-Exupéry à Créteil (banlieue sud-est de Paris) a mis le feu aux poudres : le jeudi 17 septembre, une partie des profs est en grève sur de sérieux problèmes d’effectifs.
Point de départ
Le lendemain, 18 septembre, quelques élèves de terminale décident de prendre le relais des profs, de bloquer leur lycée dès 6h du matin et de stationner devant avec des pancartes. Rebelote le lundi 21 à Saint-Exupéry, et cette fois-ci deux déput.ées LFI du coin viennent les soutenir. La contestation se propage les jours suivants. C’est l’ensemble de la Région parisienne qui se mobilise : d’abord dans le Val-de-Marne, département où se trouve Créteil ; puis, au moyen surtout d’une vidéo lycéenne devenue virale, à partir du 24 et du 25, des lycées de Seine-Saint-Denis (le département le plus défavorisé de France) : Saint-Denis, Gonesse, Saint-Ouen, La Courneuve, etc. Et aussi Sarcelles dans le Val d’Oise. Important : dans bon nombre de ces établissements, des enseignant.es apportent leur soutien aux lycéen.nes. L’extension nationale du mouvement commence le 28 septembre (Marseille, Lille, et des départements du sud-est : Rhône, Var, Alpes-Maritimes). Le 29 septembre, la mobilisation lycéenne s’appuie sur la journée nationale de grève de la Fonction publique, et elle est parfois soutenue par les personnels de l’Éducation nationale.
Des quartiers populaires aux centres-villes
Le plus souvent, la mobilisation touche d’abord des lycées de quartiers populaires[1], et se dirige progressivement vers des lycées de centre-ville, et même des lycées d’élite[2].
Selon les chiffres du ministère de l’Intérieur, on a la progression suivante (il y a 3700 lycées en France). Au plus fort du mouvement jusqu’à ce jour, le 6 octobre, on a dénombré 891 établissements scolaires touchés ou perturbés par la mobilisation lycéenne (chiffres du ministère de l’EN). Les lycéen.nes comme les GJ procèdent par acte. Acte 1 : 29 septembre – Acte 2 : 1er octobre – Acte 3 : 6 octobre – Acte 4 : 8 octobre – Acte 5 (à venir) : 13 octobre.
| Date | Nb d’établissements perturbés | Nb de blocages totaux |
| 28/9 | 180 | 27 |
| 29/9 | 338 | 45 |
| 30/9 | 356 | |
| 1/10 | + de 900 | |
| 2/10 | 1027 | 400 |
| 5/10 | 413 |
Les prestigieux lycées Louis-le-Grand et Henri-IV à Paris ont été touchés par des blocages et des débrayages. Des lycées de centre-ville (de milieux favorisés) ont connu, pour la première fois de toute leur histoire, des blocus lycéens : à Angers, le lycée David d’Angers par exemple. Dans ces établissements, les lycéen.nes mobilisé.es reconnaissent que leurs conditions d’étude sont bien meilleures, mais expliquent se solidariser avec leurs semblables des zones défavorisées.
Des lycéen.nes aux étudiant.es
Progressivement, les universités s’adjoignent aux lycéen.nes. A partir du 1er octobre, une trentaine de campus universitaires (sur 71) ont fait l’objet de blocages partiels pendant les pics de mobilisation (notamment les 1er, 6 et 8 octobre 2026), notamment des universités de Paris et région parisienne (Panthéon-Assas, Panthéon-Sorbonne, Sorbonne Nouvelle, Paris Cité, Nanterre, Saint-Denis ; et aussi l’Institut Catholique de Paris, fait inédit pour cet établissement privé, des dizaines d’étudiants en ont bloqué les accès au début du mois) ; l’Université Lumière Lyon 2 ; Aix-Marseille Université ; Brest ; Le Mans ; Lille ; Strasbourg ; Rennes ; Nantes ; Bordeaux ; Toulouse ; Montpellier….
Tout récemment, on a constaté une extension du mouvement lycéen en Belgique, en Italie et en Allemagne[3].
Quelles revendications ?
C’est sur des revendications très matérielles que ce mouvement a démarré. Plus précisément, à Saint-Exupéry, les profs se sont battus contre des équipes insuffisantes, et les lycéen.nes ont localement repris ce combat.
De manière générale, trois grandes questions sont mises en avant :
- Le manque de moyens pour étudier dans de bonnes conditions.
- Le manque de moyens humains débouche sur des classes surchargées (30, 35 ou plus, car l’Etat ne dépense pas assez d’argent par élève). Cela conduit aussi à des emplois du temps trop étendus (par exemple de 8h à 18h)
- Autres conséquences : des bâtiments souvent vétustes, décrépits ; inadaptés au froid ou à la canicule ; vétusté aussi du mobilier ; des problèmes d’hygiène (des rats parfois)
- Le non-remplacement des profs en absence prolongée
- L’accès à l’enseignement supérieur et la question de Parcoursup, avec l’exigence de la suppression de la sélection à l’entrée de l’université et en master ; exigence de la création de 150 000 postes supplémentaires dans l’enseignement supérieur.
Précisons ici. Lycéen.nes et étudiant.es exigent l’abrogation de « Parcoursup », une procédure de sélection censée réguler les vœux d’orientation des lycéen.nes en fonction des places disponibles dans les différentes formations de l’enseignement supérieur. Mais la réduction du nombre des places proposées dans le supérieur, voire la fermeture de filières dans l’enseignement public, associées à l’arbitraire de la procédure, pousse un nombre important d’étudiant.es à choisir des établissements privés qui échappent à cette procédure, pour accéder à la filière qu’ils et elles veulent… Malgré la continuité des luttes contre Parcoursup et le bilan catastrophique de cette mesure, en place depuis 2018, les gouvernements macronistes successifs la maintiennent. Le mode de gouvernance des contre-réformes dans l’Éducation repose depuis plusieurs années sur le passage en force.
Mais aujourd’hui, les revendications sont sorties du cadre purement scolaire et matériel ci-dessus : d’autres inégalités, des monstruosités, sont dénoncées bien au-delà : dénonciation du génocide en Palestine ; dénonciation de la loi de présomption d’innocence de la police (dite loi « permis de tuer »[4]) qui va particulièrement impacter les quartiers populaires ; dénonciation du budget d’austérité à venir…
Contrairement à des luttes de la jeunesse du passé, ce n’est pas une lutte CONTRE un projet gouvernemental qui se développe (et qui aurait pour objectif clair le retrait du projet). NON, c’est un ensemble de revendications POUR un meilleur avenir, pour une meilleure vie lycéenne et étudiante, qui est mis en avant.
A des fins de convergence entre lycéen.nes et étudiant.es, une plateforme a été lancée le 5 octobre par l’Union Étudiante, intitulée : « les revendications de la jeunesse, dix mesures d’urgence ». Avec comme premiers signataires : Union Syndicale Lycéenne (USL), Solidaires étudiant·es, Union Nationale des Étudiants de France (UNEF), FAGE, (à venir) ; elle entre dans le détail des points revendicatifs suivants :
- Un plan d’urgence pour rénover les établissements scolaires et universitaires
- Embauche massive de personnels éducatifs, de santé, d’accompagnement et d’orientation
- Repenser les rythmes scolaires et universitaires
- Fin de la sélection via Parcoursup et Mon Master. Créer 250 000 places d’enseignement supérieur
- Refonte de la démocratie lycéenne permettant une véritable participation lycéenne aux décisions
- Revaloriser les bourses et rétablissement et revalorisation des APL pour toutes et tous
- Garantir réellement l’accès au repas à 1 euro pour tous les étudiant·es
- Abroger le plan Bienvenue en France instaurant des frais d’inscription différenciés pour les étudiant·es étranger·es et suppression de la CVEC
- Gel des loyers CROUS[5], pérenniser l’encadrement des loyers, rénovation et construction massive de logements CROUS
- Mettre fin à la répression et aux violences policières contre le mouvement lycéen et étudiant
Quels modes d’action ?
- A l’entrée des lycées
A tous les niveaux, le mode d’action privilégié est le blocage d’établissement, dont le but principal est de permettre aux indécis.es d’échanger avec les jeunes mobilisé.es. Dans des lycées de centre-ville ou d’élite, ou dans d’autres lycées au rapport de forces plus défavorable, le blocus cède la place à des « barrages filtrants », les lycéen.nes pouvant aller en cours mais étant invité.es par leurs camarades grévistes à ne pas le faire.
- Actions plus dures
Autre mode d’action qui se répète dans plusieurs lieux, plusieurs villes, plus proche de « l’émeute » : scooter bélier pour enfoncer une grille d’établissement, tirs de feu d’artifices sur les bâtiments… Plusieurs entrées d’établissements ont pris feu ces dernières semaines. Le hall du lycée Mandela à Nantes a ainsi été sérieusement incendié le 1er octobre.
Ces actions plus musclées sont davantage menées par des jeunes de quartiers populaires, mais elles trouvent écho aussi chez d’autres catégories d’élèves. Ces modes d’actions qualifiés de « violents » par les médias et de nombreuses personnalités politiques répondent aussi à une violence institutionnelle : depuis plusieurs années, les lycéen.es et étudiant.es se mobilisent mais les gouvernement successifs passent leurs réformes en force, à l’image des procédures 49.3[6] utilisées pour faire passer les réformes des systèmes de retraites.
Toute une génération
De par les mots d’ordre et les modes d’actions, on peut raisonnablement penser que c’est toute une génération qui se mobilise contre un gouvernement et un système économique et politique, avec une implication qui dépasse les cadres classiques du mouvement social[7]. Un des indices de la profondeur de la mobilisation est le nombre de pancartes individuelles ou chacun et chacune rivalise d’inventivité pour mettre en avant ce qu’il revendique ou veut dénoncer. Lors des manifestations des Gilets jaunes ou celle contre les réformes des retraites, nous avons également pu constater ce phénomène.
Dans une manifestation récente, on a pu voir une pancarte reprenant les vœux de Macron aux armées le 13 juillet 2025 : « Pour être libre, il faut être craint »… Et d’y rajouter « Ah bah, d’accord »…
Les « élites » face à la jeunesse mobilisée : le poids de l’ordre établi
Ce qui caractérise de façon effarante ce mouvement, c’est sa puissance d’un côté, et la répression policière et judiciaire de l’autre. Mais malgré la violence d’État, un État qui refuse d’écouter sa jeunesse par fidélité absolue à la classe nuisible qu’elle sert sans faillir, le mouvement de la jeunesse se poursuit et s’amplifie. Il arrive à un stade où il va sans doute devoir se chercher de nouvelles voies.
Laurent Nuñez et ses brutes policières
Nuñez, c’est le nom de notre ministre de l’intérieur. Un pur produit du macronisme, froid, menteur, hypocrite, cynique, inhumain ! Le premier flic de France assume ne donner « aucune consigne de ne pas utiliser tout l’armement intermédiaire à disposition des forces de sécurité intérieure » à ses brutes en uniforme. L’armement intermédiaire, ce sont des armes semi-létales : LBD, grenades assourdissantes, grenades de désencerclement… pas faites pour tuer, seulement pour blesser gravement…
Puis on a vu un jeu de rôles genre « good cop/bad cop » entre Nuñez et le ministre de l’Éducation nationale, Edouard Geffray. Le premier dans la justification du tout répressif. Il ment effrontément lorsqu’il prétend qu’il y a proportionnalité des moyens face à la gravité de la situation : « On bascule dans de l’émeute et de la violence urbaine. On utilise toutes les armes intermédiaires pour y mettre un terme ». La jeunesse lycéenne dans la rue, c’est de « la violence urbaine ». Le second tient un tout autre discours, insistant sur le caractère tout à faire respectable des revendications lycéennes, précisant qu’il est « essentiel d’entendre et d’écouter les inquiétudes de notre jeunesse »… Cette prétendue écoute s’accompagne d’un semblant de réponse aux revendications. L’un des deux ministres cogne, tandis que l’autre fait semblant d’écouter celles et ceux qui se font gazer ou blesser ou mutiler. Aujourd’hui, la brute policière en chef semble être en difficulté, car Macron exige de montrer de « l’empathie » et de la « pédagogie » dans le maintien de l’ordre face à la colère lycéenne. Mais d’aucuns disent que Nuñez ne veut pas reculer, car il a peur de sa police ! Avec sur plus de 60% d’électeurs du RN parmi les flics et ses syndicats de policiers très fascisants, ce n’est pas étonnant. Ce qui est plus étonnant, c’est la volonté d’empathie de Macron ! C’est tellement nouveau qu’on n’y croit pas ! Il faut plutôt comprendre que les luttes de la jeunesse, ça fait peur à la bourgeoisie, parce que des jeunes, surtout dans ce cas, on en trouve dans toutes les familles ou presque, et les familles se solidarisent facilement avec les jeunes réprimés, ou blessés (ou pire).
Des blessé.es graves, des mutilations
Un bilan à ce jour : 215 élèves blessé.es à des degrés divers, en plus de 85 personnels de l’Éducation nationale ; des traumatismes graves et des mutilations lors des affrontements avec les flics en marge des blocus :
- A Tours (Val de Loire) un lycéen de 16 ans éborgné ;
- Un jeune de 14 ans avec une mâchoire fracturée à Saint-Ouen-l’Aumône (région parisienne) ;
- A Lens (Nord) un lycéen avec une main arrachée par une grenade assourdissante ; à la suite de quoi, Laurent Nuñez a annoncé la suspension de l’usage des grenades assourdissantes…. A suivre.
- Un lycéen quasi-noyé par un flic à Belfort ;
- Une lycéenne quasi-étranglée par un flic à Alençon (Normandie) ;
- Nombreuses fractures et traumatismes faciaux (beaucoup de tirs de LBD)…
A ce jour, l’IGPN (« Police des polices ») a ouvert 24 enquêtes sur ces cas et sur d’autres. Sébastien Roché, sociologue et criminologue spécialiste des violences policières expliquait tout récemment sur Mediapart que le maintien de l’ordre en France est de loin le plus violent en Europe, en termes de blessés ou de morts du fait de la police : 12 fois plus qu’en Espagne, le deuxième pays sur la liste.
Cette ignoble liste a cependant provoqué une prise de conscience dans plusieurs autres catégories de la population, à commencer par les parents et les acteurs.trices de la communauté éducative.
Les lycéen.nes utilisent souvent l’humour sur les pancartes dans les manifs, face à cela. Exemples : « 1 prof pour 35 élèves, 1 élève pour 5 CRS », « La jeunesse vise le bac, la BAC vise la tête », « J’aimerais plus de profs et garder mes deux yeux et mes deux mains. Possible ?
Arrestations et gardes à vue : des chiffres incroyables
Les derniers chiffres du ministère de la Justice :
Depuis le début du mouvement lycéen, 6 877 personnes ont été placées en garde à vue, dont 86% de mineurs, selon le ministère de la Justice. Au total, « 2 376 personnes font l’objet de poursuites », dont 1 923 mineurs, précise le ministère. Mais seules… 21 personnes ont été écrouées ! Beaucoup sont renvoyé.es chez eux/elles faute d’éléments concrets !
Le nombre de gardes à vue est proche de celui dont ont été victimes les Gilets jaunes. Mais dans ce dernier cas, c’était sur une période d’un an. Le mouvement lycéen n’a pas encore trois semaines d’existence !
Flics, Justice, Ministère de l’Éducation, médias : tous complices pour casser la mobilisation !
Des proviseur.es et des profs parfois complices
Dans une autre mesure mais avec un impact certain, les forces de répression « officielles » bénéficient aussi de l’appui d’autres rouages de l’État pour réprimer le mouvement. On pense immédiatement à l’administration du Ministère de la Justice mais peut-être moins à celle de l’Éducation Nationale, ou même à certains professeurs, qui participent plus ou moins consciemment à l’endiguement d’un mouvement qui porte pourtant dans ses revendications une amélioration des conditions de travail des fonctionnaires… : courriers aux parents pour les informer des sanctions encourues en cas de blocage d’établissement, appels à des cours en visioconférence rigoureusement faits et communiqués à l’administration scolaire par de professeurs etc.
Heureusement, certain.es syndicalistes prennent leurs responsabilités et s’assurent par exemple que les Chef.fes d’établissement n’ordonnent pas aux personnels techniques de débloquer les établissements, ce qui outrepasse les attributions de fonctionnaires qui se trouvent alors exposés à la confrontation avec les manifestants[8]. Le Ministre de l’Éducation Nationale lui-même est complice de cette confusion à propos de ce qu’une hiérarchie est en droit de demander à ses agent.es, y compris à des Chef.fes d’établissements qui sont elleux aussi méprisés et exposé.es en première ligne sous différentes formes (suggestion de s’opposer aux blocages, demande du Premier Ministre de mise en oeuvre de concertations sans qu’aucune concession sérieuse ne soit évoquée concernant les revendications du mouvement…)
Il faut néanmoins noter un fait rare : le 7 octobre, le principal syndicat des proviseur.es a appelé formellement le gouvernement à ouvrir des négociations. Des chefs d’établissement dénoncent des conditions de travail qui se dégradent et déclarent rejoindre les revendications portées par leurs élèves !
Le rôle des médias
Du côté médiatique, la réaction pèse en réduisant le mouvement aux seules actions ayant un impact matériel, en parlant beaucoup moins de ses revendications ou encore en taisant la réalité des violences policières, sauf lorsque la plupart de ces médias pensent trouver des faits qui légitimeraient cette violence[9].
L’autre tentative des médias pour discréditer le mouvement est de nier son caractère profond et conscient, en le présentant comme une émanation de la France Insoumise, parti réformiste le mieux placé à gauche pour les prochaines élections présidentielles.
On ne sait pas à ce stade si La France Insoumise, qui a fait l’objet de multiples diabolisations médiatiques depuis plusieurs années, ne bénéficiera pas au final de la haine des médias dont la corruption morale et politique n’est plus à démontrer. Mais les journalistes ne sont pas seul.es sur ce créneau : à en croire toute cette engeance, la mobilisation lycéenne se réduirait à une opération de LFI. LFI coupable DES violences : la solution est facile à deviner. On a ainsi eu droit à l’ex-ministre de l’Intérieur et candidat LR à la présidentielle, Bruno Retailleau, qui préconise très logiquement… l’interdiction de LFI !
Une répression contre-productive ?
La répression, sous ces diverses formes, pèse sur les mobilisations, mais elle donne également des points d’appui au mouvement de la jeunesse, au mouvement social en général et aux organisations syndicales et politiques pour développer leurs savoir-faire et démontrer leur utilité. L’un des premiers effets de cette répression a par exemple été d’accélérer les solidarités avec le mouvement de la jeunesse. Rarement dans d’autres mouvements de la jeunesse, la participation et le soutien de parents, de personnels et de syndicalistes se sont imposés aussi vite comme une évidence.
Les enjeux pour le mouvement lui-même et pour le mouvement social
Maturité et inventivité
Pour le mouvement de la jeunesse lui-même, tous et toutes les militant.es qui soutiennent les jeunes mobilisé.es sont témoins d’une maturité politique et organisationnelle impressionnante de la jeunesse. Nombre d’entre elles et eux semblent avoir intégré une bonne part des acquis des mouvement sociaux et des problématiques politiques de ces dernières années. Si leur vécu reste assurément déterminant, les réseaux sociaux aussi ont assurément accéléré des prises de conscience, contrairement à certains discours selon lesquels les réseaux sociaux seraient avant tout facteurs de décérébration de la jeunesse.
De par leur capacité à rester inventifs.ves et contraignant.es face à un système qui pèse sur leurs aspirations, ils et elles ont une longueur d’avance dans l’organisation contre la répression de la Police mais aussi des outils pour faire face à la répression plus insidieuse d’un système entraîné à ne pas s’arrêter ni à changer de direction. C’est par exemple ainsi que les tentatives de lock-out des établissements avec reprise des cours en présentiel sont parfois contrés par des sabotages de visio-conférences[10].
Organisation
En termes d’organisation du mouvement, des AG interlycée.s et des coordinations locales sont apparues dans certaines villes. Elles ne se structurent pas encore à une échelle qui permette de contrer la communication médiatique qui choisit parfois en fraudant la représentation du mouvement de la jeunesse. La communauté médiatique dominante a été prise en flagrant délit avec la surreprésentation d’un lycéen qui participe à la campagne de Gabriel Attal par exemple[11]. Lorsqu’elle fait des choix de représentation « plurielle »[12], il reste problématique que la question de la représentation ou de la non-représentation du mouvement ne soit pas tranchée par le mouvement lui-même… sans oublier d’inclure d’une manière ou d’une autre la représentation de la jeunesse des quartiers populaires.
Dans les semaines à venir, la structuration d’une coordination nationale pourrait être un enjeu. Veiller à une structuration de base qui empêche les « fraudes à l’auto-organisation » pratiquées par de nombreuses organisations ou milieux militants depuis plusieurs années sera l’une des tâches à accomplir. Dans nos interventions, nous observons que jusqu’à maintenant, les milieux ayant ces pratiques ne sont pas en mesure de « forcer » leur représentation dans le mouvement.
Et les autres mouvements sociaux ? Le mouvement ouvrier ?
Pour le mouvement social en général, l’un des objectifs est de converger pour appuyer ce mouvement, mais aussi de participer sur la base de ses propres revendications. Il est désolant d’entendre des lycéen.nes revendiquer la jonction avec le 17 octobre, qui est un appel à relancer le mouvement des Gilets jaunes[13], et de voir l’intersyndicale nationale appeler à un mouvement de grève interprofessionnel… le 5 novembre[14].
Dans les bases syndicales, la solidarité avec le mouvement de la jeunesse, contre la répression, pousse les directions locales et certaines directions nationales à un calendrier plus en phase avec les mobilisations. Dans l’Éducation, les fédérations ont appelé à la grève le mardi 13 octobre, sans qu’une stratégie de grève jusqu’à satisfaction des revendications ne soit encore évoquée. C’est un peu léger comme soutien à une jeunesse mobilisée, qui dit qu’elle n’arrêtera le mouvement que lorsqu’elle aura satisfaction sur ses revendications !
Pour le mouvement social organisé, l’une des tâches est d’interpeller les directions syndicales pour qu’elles se mettent en phase avec le mouvement social tel qu’il se profile si le 17 octobre est un succès.
Une séquence politique aussi surprenante que nécessaire et prometteuse :
Alors que la lutte des classes est traditionnellement canalisée dans le tunnel des campagnes électorales pour les présidentielles 2027, le jeunesse sort le mouvement social de l’ornière et pose son propre calendrier et ses propres revendications, sans se caler sur le calendrier des réformes et contre réformes gouvernementales. La démonstration de pouvoir se sortir du calendrier des contre-réformes gouvernementales et du calendrier électoral(iste) est en soit déjà un acquis du mouvement.
Cette séquence pourrait entrer en résonance avec un mouvement qui avait également ces caractéristiques et qui pourrait repartir sous des formes diverses le 17 octobre. Notons que le prix des carburants, problématique à l’origine du mouvement des Gilets jaunes, est au plus haut, et que les prévisions des prix du gaz, de l’électricité et de l’alimentation sont à la hausse… A noter qu’en libérant des stocks de carburants pour diminuer le prix des carburants à la pompe, le gouvernement trahit sa crainte de voir une explosion sociale généralisée dans les semaines à venir.
Le mouvement pourrait également entrer en résonance avec les luttes « traditionnelles » contre le « budget Lecornu » qui devrait reposer sur des augmentations d’impôts et sur la continuité de la casse des services publics, en contradiction avec les revendications de la jeunesse et d’une grande partie du monde du travail.
Les directions syndicales : dans les faits, du côté du pouvoir
Dans ce contexte, en choisissant le 5 novembre comme échéance de mobilisation interprofessionnelle, les directions syndicales temporisent, sans doute parce que la plupart de ses cadres se projettent davantage dans le calendrier électoral et le dialogue social que dans une conflictualité intense avec le pouvoir et le capital.
C’est une question qui se pose alors que le développement de la lutte de classe se déroule dans un contexte de polarisation de la société avec, en face un développement de l’extrême droite, portée par les forces de répression mais aussi par la structure de l’État même.
Cependant, nous répondons que nous n’avons pas d’autre choix que de nous battre avec la partie de la classe qui se met en mouvement, sans quoi l’identité des organisations du mouvement social continueront à être, souvent assez justement, rattachée à une certaine préservation de l’ordre établi.
La grande majorité des organisations du mouvement social, syndicales et politiques, payent sans doute encore leur non-engagement aux côtés des Gilets jaunes, permettant à l’extrême droite de frauder et de se faire passer pour « antisystème ».
Le cas LFI
Dans ce combat à l’issue incertaine, on ne sait pas encore si la diabolisation de la seule force offrant une possibilité d’accession de la gauche au pouvoir, la France Insoumise, conduira finalement au renforcement de cette force. Dans ce contexte de diabolisation de LFI, il semble prudent de faire front avec ce parti contre la bourgeoisie et les médias, tout en étant conscient.es que cette stratégie permet à la bourgeoisie de focaliser l’attention sur un ennemi finalement pas si dangereux pour l’ordre établi. Nous continuons à défendre la nécessité d’organisations révolutionnaires indépendantes des organisations réformistes. Toutefois, la faiblesse des organisations révolutionnaires dans ce mouvement ne permet pas aujourd’hui de construire une force révolutionnaire organisée à une échelle suffisante.
Nous devons continuer à nous renforcer en nous impliquant dans le mouvement et en proposant une lecture de la situation que n’offrent pas les organisations réformistes, et bon nombre d’organisations dites révolutionnaires mais para-syndicales. Par exemple, les organisations politiques cherchent beaucoup à se distinguer de leurs adversaires ou ennemis politiques, mais peinent à faire une critique profonde de l’État. Dans la période, le jeunesse devrait être particulièrement réceptive à une critique élaborée de l’État et de sa « main gauche » comme de sa « main droite ». Les institutions scolaires montrent, dans la période, leur nature oppressive et leur attachement à la perpétuation de la division sociale du travail.
La génération militante qui se lève semble mûre pour entendre ces lectures. La maturité politique de cette génération s’accompagne également d’une sensibilité aux questions d’oppressions. Les organisations du mouvement social ne peuvent se permettre d’aller vers elle de manière descendante et paternaliste. C’est en luttant et en apprenant également avec elles et eux que nous établirons les liens nécessaires au développement d’une force révolutionnaire.
[1]https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-grand-reportage-de-france-inter/le-grand-reportage-du-mercredi-30-septembre-2026-3748999
[2]https://ens-paris-saclay.fr/actualite/mobilisation-des-normaliennes-en-soutien-des-etudiantes-et-lyceennes
[3]https://www.courrierinternational.com/article/analyse-gilets-jeunes-la-mobilisation-des-lyceens-belges-est-elle-aussi-regardee-avec-mepris_276918
[4]https://www.amnesty.fr/reperes/loi-presomption-legitime-defense-de-la-police-ce-qu-il-faut-savoir/
[5] Crous = Centre régional des œuvres universitaires et scolaires : établissement public français placé sous la tutelle du Ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, qui a pour mission principale d’améliorer les conditions de vie et d’études de près de 2,8 millions d’étudiants en France.
[6]https://www.vie-publique.fr/fiches/19494-le-recours-larticle-493-de-la-constitution
[7]https://www.politis.fr/articles/2026/09/analyse-mobilisation-lycees-quartiers-populaires-avant-garde/
[8]https://www.bfmtv.com/societe/education/des-violences-inqualifiables-edouard-geffray-annonce-que-plus-de-100-personnels-educatifs-ont-ete-blesses-depuis-le-debut-de-la-mobilisation-lyceenne_AV-202610090384.html
[9]https://www.acrimed.org/Au-JT-de-France-2-poubelles-brulees-partout
[10]https://www.franceinfo.fr/societe/education/blocage-des-lycees/mobilisation-des-lyceens-comment-le-mouvement-s-organise-sur-discord-pour-preparer-les-blocages-et-perturber-les-cours-en-ligne_8226913.html
[11]https://www.cafepedagogique.net/2026/10/06/renouveau-lyceen-le-spectre-d-avenir-lyceen-ressurgit/
[12]https://bonpote.com/mouvement-lyceen-comment-les-medias-invitent-des-intervenants-tout-sauf-neutres/
[13]https://17octobregiletjaune.net/
[14]https://www.franceinfo.fr/economie/syndicats/l-intersyndicale-appelle-a-faire-greve-et-manifester-le-5-novembre-pour-les-salaires-les-services-publics-l-emploi-et-l-industrie_8223574.html


