mar Sep 29, 2026
mardi, septembre 29, 2026

L’AfD, « alternative » d’extrême-droite en Allemagne

Ceci est le premier de deux articles visant à mieux connaitre les tenants et les aboutissants d’un phénomène politique inédit en Allemagne depuis 1945 : la rapide montée en puissance du parti Alternative für Deutschland (AfD, « Alternative pour l’Allemagne »). Il offre une présentation historisée du phénomène, ainsi que de ses « valeurs » et de son programme politique, éléments indispensables pour saisir ses victoires électorales récentes, et l’inquiétude qu’il suscite légitimement dans les milieux progressistes allemands. L’article suivant traitera de sa trajectoire électorale, de ses succès actuels et des raisons qui fait de l’AfD le second parti nationalement, et le premier dans certains Länder.

Le trio infernal : (de G à D)

Björn Höcke, Alice Weidel et Ulrich Siegmund

Les débuts de l’AfD

Elle est lancée officiellement le 14 avril 2013 à Berlin. C’est un peu un OVNI – dans le contexte allemand tout au moins – qui apparait dans le paysage politique après des décennies de stabilité politique démocratique-bourgeoise dominé par les conservateurs.trices de la CDU et les socio-démocrates du SPD.  Rappelons-en le contexte.

2013 : mise en orbite d’un OVNI

La naissance de ce parti n’est pas le fait de la mouvance néonazie, mais de personnalités conservatrices en désaccord avec la politique européenne et d’immigration d’Angela Merkel. Dès 2012, Bernd Lucke (économiste de l’université de Hambourg en rupture avec la CDU depuis 2011), Konrad Adam (ex-journaliste à la Frankfurter Allgemeine Zeitung) et Alexander Gauland (politicien qui a quitté la CDU en 2013 après avoir fait carrière comme ministre fédéral de l’environnement puis de l’intérieur sous Helmut Kohl, ainsi que dans le Land de Hesse). Ces gens ont annoncé, en 2012, le lancement d’un parti démocrate et anti-euro : il s’agissait pour eux de casser la monnaie unique, afin de faire des blocs de pays plus petits mais plus homogènes. Ce apparait alors, c’est un parti bourgeois de type nationaliste et souverainiste (d’abord anti-euro, puis anti-UE), et anti-immigration. Il n’est pas classé à l’extrême droite, et lui-même prend délibérément ses distances des néonazis (le NPD en particulier)[i]. A ce moment l’AfD est donc un parti lancé par des politiciens. Toutefois, l’Allemagne connait une tendance souverainiste historique, favorable à la distanciation vis-à-vis de l’Occident (Europe, États-Unis) et au rapprochement avec l’Est (la Russie en particulier). Depuis 1945, ce penchant était ultra-minoritaire dans la bourgeoisie et la sphère politique – l’attachement à la construction européenne, lié aux perspectives de profits à long terme, s’est d’ailleurs montré plus fort en Allemagne qu’ailleurs – mais même pendant cette longue période, un social-démocrate bon teint comme le Chancelier Willy Brandt lançait l’Ostpolitik, pour un rapprochement avec l’Allemagne orientale et le Bloc soviétique. Ce contexte global a commencé à bouger en 2013. 6 mois après, le lancement de l’AfD est plutôt couronné de succès : elle rate de peu son entrée au Bundestag en septembre 2013, obtenant 4,7% des voix.

Le tournant de 2015

En 2015, les sondages montraient une AfD qui plafonnait à 3% des intentions de votes.[ii] Le 31 août 2015, face à l’afflux massif de réfugié.es (surtout de Syrie), la chancelière Angela Merkel ouvre les frontières et déclare : « Wir schaffen das » (« Nous y arriverons » – à intégrer toutes ces personnes). Environ un million de demandeurs.ses d’asile sont enregistré.es en Allemagne sur l’année 2015. Cette décision divise profondément la société, et va servir de catalyseur : toutes celles et ceux qui sont xénophobes ou racistes, bien sûr ; mais aussi les chômeurs.ses, les gens qui craignent pour leur emploi, etc., se braquent contre la décision de Merkel et vont grossir les vagues successives d’adhérent.es et d’électeurs.trices de l’AfD. A son congrès d’Essen, en juin de la même année, le parti scissionne : Bernd Lucke, le fondateur jugé trop modéré, est évincé, et beaucoup s’en vont, selon la volonté de personnages clairement situés à l’extrême droite, à commencer par Björn Höcke. L’aile nationaliste et identitaire s’empare des rênes du parti. Mais il est faux de dire que tous les membres fondateurs s’en vont. Le co-fondateur Alexander Gauland, par exemple, reste, et s’illustrera en 2018, en qualifiant le « passé nazi de l’Allemagne de ‘simple tache de fiente d’oiseau’ dans l’histoire du pays » Minimiser pareillement les atrocités du régime hitlérien, c’est immonde et cela choque beaucoup dans le pays[iii].

La nouvelle direction saisit qu’elle a une carte majeure à jouer, et opère un tournant historique, transformant l’AfD en force populiste et nationaliste en voie de radicalisation. Les mouvements anti-migrant.es se multiplient, tandis que l’AfD instrumentalise les peurs, développant une idéologie et des positions identitaires. Sous la houlette des extrémistes, le parti d’instrumentalise trois sentiments qu’on connait bien et qu’on nous présente en général comme intimement liés : l’inquiétude collective (notamment face à l’avenir économique), le rejet de l’islam (inconnu de l’immense majorité de la population) et le sentiment d’insécurité (qu’on nous fait percevoir comme lié à l’immigration et à l’islam). L’AfD conçoit et répète son cri de ralliement : « Merkel muss weg » (« Merkel doit partir »).

Hélas, les positions de l’AfD vont plaire à une partie – croissante – de la population allemande opposée à la politique d’asile de Merkel, en particulier dans l’ex-RDA. Cela va avoir deux types de conséquences à long terme : l’AfD, déjà voie de radicalisation depuis 2015, devient la principale composante de l’extrême droite allemande ; surfant sur le rejet de la politique migratoire, elle réalise une percée électorale et s’installe durablement dans le paysage politique. Mais alors, se posent trois questions : 1) L’AfD est-elle (seulement) un ramassis de fascistes et de nostalgiques du IIIe Reich ? 2) Quel sont les principaux éléments de son programme ? 3) Quels sont ses principaux courants et qui siège à la direction ? Après quoi nous pourrons mieux observer l’évolution électorale spectaculaire de ce parti et tenter de saisir ce qui pousse de vastes secteurs des masses populaires à voter pour ce parti.

AfD et néonazis

Les liens entre l’AfD et la mouvance néonazie se sont multipliés, peu de temps après 2013. L’AfD rejette ce qualificatif de « néonazi » pour elle-même. Pas étonnant, vu que son acceptation conduirait à une décision d’interdiction par la Cour constitutionnelle. Néanmoins, l’AfD est bel et bien un parti d’extrême droite, et d’ailleurs plus à droite que la plupart des partis d’extrême droite européens (RN inclus). Ses nombreuses relations avec la mouvance néonazie sont de divers types.

Premier type de liens : via les cadres de l’AfD. Dans l’appareil interne du parti et parmi les candidat.es aux élections, se trouvent des gens directement issus de l’extrême droite radicale. Pour se limiter à l’élection de Saxe-Anhalt du 6 septembre 2026, l’AfD a fait élire, parmi ses député.es régionaux.ales[iv], Laurens Nothdurft, ex-cadre de la HDJ, Heimattreue Deutsche Jugend (Jeunesse allemande fidèle à la patrie), une organisation de jeunesse néonazie interdite par le ministère de l’Intérieur en 2009. Nothdurft s’est recyclé dans les structures régionales de l’AfD avant d’être élu « maire bénévole » d’un quartier de la ville de Dessau-Rosslau. Deux autres élus le 6 septembre, Simon Lansmann et Sebastian Koch, ont fait l’objet d’enquêtes et de perquisitions fin août 2026, une procédure menée par le parquet de Halle qui soupçonne la poursuite des activités du groupe extrémiste Artgemeinschaft, (néonazi, antisémite, anti-chrétien, néopaïen et nationaliste ethnique) interdit depuis septembre 2023. Des armes ont été retrouvées chez Sebastian Koch, mais les élus ont rejeté les accusations et se sont distanciés de l’idéologie de l’Artgemeinschaft.

Deuxième type de liens : ce parti se radicalise idéologiquement et possède des dirigeant.es qui font des « clins d’œil » au national-socialisme. On a fréquemment observé les recours de la branche la plus radicale du parti – qu’on appelle Der Flügel (« L’Aile ») – à la rhétorique et aux codes du national-socialisme. L’un des individus les plus extrémistes du parti, Björn Höcke, n’est pas moins que l’un des deux présidents de l’AfD en Thuringe, et président de son groupe parlementaire régional depuis 2014. C’est une figure de proue. Ce sinistre individu, qui aime à faire usage d’éléments de langage propres au national-socialisme, a notamment été condamné par la justice après avoir délibérément employé un slogan des SA (les sections d’assaut nazies) :« Tout pour l’Allemagne ». Höcke n’hésite pas non plus à qualifier le mémorial de l’Holocauste à Berlin de « mémorial de la honte », et exiger un « virage à 180 degrés » dans la culture mémorielle du pays face aux monstruosités du 3e Reich. Aller vers la réhabilitation du nazisme, autrement dit !

Troisième type de liens : une collaboration active avec des mouvements identitaires et extra-parlementaires radicaux. Cela vaut notamment avec PEGIDA, mouvement de rue populiste, raciste et islamophobe né à Dresde en 2014, dont le nom Patriotische Europäer Gegen die Islamisierung Des Abendlandes, se traduit par « Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident ». L’AfD coopère aussi avec les théoriciens de la Neue Rechte (« Nouvelle Droite »). Enfin le média d’investigation Correctiv a révélé des discussions secrètes à Potsdam entre des membres de l’AfD, des néonazis et des dirigeants du Mouvement identitaire allemand : il s’agissait de planifier la « remigration » (en expulsant non seulement des étranger.es mais aussi des citoyen.nes allemand.es d’origine étrangère)[v].

L’AfD, sa nature et sa direction

Peut-on donc qualifier l’AfD de néonazie ? Officiellement, elle est répertoriée comme une formation d’extrême droite et national-populiste. Mais le parti fait l’objet de la surveillance de l’Office fédéral de protection de la constitution (le BfV). Celui-ci a officiellement classé plusieurs sections régionales du parti, notamment en Thuringe (le Land de Björn Höcke) et en Saxe-Anhalt (le Land remporté par l’AfD le 6 septembre) comme « extrémistes de droite avérés« . Et l’AfD est mise sous surveillance comme « cas d’étude suspect » au niveau national. Ce qui est certain, c’est son processus de droitisation, très peu de temps après sa fondation, et qui s’est poursuivi par la suite, et le fait qu’une aile du parti et certains de ses dirigeant.es ne cachent pas vraiment leurs sympathies néonazies. Et au sein du parti, les plus dur.es de l’AfD sont devenu.es archi-dominant.es. C’est ce qui en fait le parti d’extrême droite le plus proche du fascisme en Europe, un parti particulièrement dangereux par conséquent.

L’AFD est infréquentable, et en Allemagne presque aucun parti n’accepte de collaborer avec elle – nous reviendrons sur cette exception dans le prochain article. Ailleurs, les divers partis de gauche bien sûr, mais aussi des politiciens de droite comme, en France, déclarent lui tourner totalement. Bruno Le Maire, par exemple, y voit « un parti objectivement, authentiquement, ouvertement néonazi » ; même le RN n’est plus son allié au parlement européen, et le rejette, en raison de ses positions sur le passé nazi allemand, et de ses liens avec des groupes néonazis assumés.

Le dernier congrès de l’AfD et sa direction actuelle

On perçoit toujours des courants dans l’AfD, qui ne sont que des regroupements autour de divers personnages. Mais contrairement à la période 2013-2015, la domination de l’aile national-populiste radicale est quasi complète aujourd’hui.   

Les 4 et 5 juillet dernier, à Erfurt (Thuringe), le congrès du parti a massivement réélu le duo Alice Weidel – Tino Chrupalla (avec respectivement avec 81% et 70% des voix), qui dirigent l’AfD depuis 4 ans en tant que co-présidents. Le lieu du congrès a d’ailleurs fait polémique, en coïncidant avec le centième anniversaire d’un rassemblement du parti nazi tenu à proximité, et qui avait renforcé l’emprise d’Hitler sur le NSDAP. Alors qu’historien.nes et antifascistes n’ont pas de mal à reconnaitre là une forte charge symbolique –  ce qui a contribué à jeter dans les rues d’Erfurt des dizaines de milliers de manifestant.es –, l’AfD le nie[vi]. Ce duo directionnel vise, en fait, à faire cohabiter deux sensibilités du parti.

Alice Weidel a un profil ancré à l’Ouest de l’Allemagne, elle représente un courant technocratique et managérial aspirant à afficher un semblant de respectabilité bourgeoise pour attirer les classes moyennes et les milieux patronaux. Weidel et son courant frappent très dur sur les migrant.es tout en cherchant un soutien occidental et en se prévalant du mouvement MAGA sur lequel s’appuie Trump. Il semble qu’elle ait accentué son pouvoir dans le parti et son emprise sur le comité exécutif fédéral au congrès d’Erfurt. Tino Chrupalla incarne la sensibilité dite « eurasienne », sous l’influence aussi de Björn Höcke. Ce courant, ancré dans les places-fortes de l’AfD en ex-RDA, est en fait sa locomotive idéologique et électorale, et met en avant un positionnement plus dur, faussment anticapitaliste sur certains points, comme les fascistes pur-jus savent si bien le faire.

FN/RN et AfD : deux dynamiques opposées

Il pourrait valoir la peine d’établir un parallèle le plus complet possible entre la trajectoire du RN français et celle de l’AfD. Ici, contentons-nous de deux remarques. D’abord, notons la progression beaucoup plus rapide de l’AfD que du RN. Ce dernier est né en 1972 sous le nom de Front National (FN), et a commencé à être médiatisé en 1983 ; alors que l’AfD n’a que 13 ans d’existence.

Ensuite, à ses débuts et pendant longtemps, le FN n’avait pas peur d’exhiber ses fondateurs ex-Waffen SS, ou bien le tortionnaire de l’Algérie française, Jean-Marie Le Pen lui-même. Les horreurs débitées par ce dernier n’ont pas empêché le FN de progresser électoralement, mais sa fille Marine a compris qu’il existait un plafond de verre et que le parti ne gouvernerait jamais tant que son père continuerait à élucubrer contre les juifs ou à plaisanter sur les camps de la mort nazis. Du coup, en 2015, elle l’a viré du parti, bientôt renommé RN. Et l’opération banalisation a bien fonctionné :  aujourd’hui le RN apparait comme « moins extrémiste » et « moins dangereux » que LFI (de la gauche réformiste), le parti est normalisé et apparait comme respectable ; de plus, il est courtisé par le Medef (l’organisation des grands patrons) qui s’attend à le voir arriver au pouvoir, comme l’indiquent tous les sondages actuels.

En Allemagne, l’AfD a commencé comme un parti à l’avenir douteux ; souverainiste mais pas extrémiste. Après les évènements de 2015, elle s’est radicalisée et s’est dotée d’un nombre croissant des attributs idéologiques, symboliques et politiques de l’extrême droite. Et en Allemagne, on le voit, c’est cela qui marche ! Plus exactement c’est cela qui plait à une très large fraction (croissante) de l’électorat en Allemagne de l’Est et à une fraction moindre mais aussi en rapide augmentation à l’Ouest.

Programme et « valeurs » du parti

Racisme, xénophobie et islamophobie

Le racisme, la xénophobie et l’islamophobie, abjections intimement liées entre elles, sont omniprésentes dans l’AfD. La xénophobie et le rejet de l’immigration sont même parfois poussés à la pire ignominie. Ainsi Christian Lüth, qui a été porte-parole au Bundestag – donc pas un militant de base lui non plus – a été exclu de l’AfD en 2020 après avoir été enregistré à ses dépens par une équipe de télévision. Il suggérait notamment de « gazer » ou d’« abattre » les migrant.es ![vii] Lüth a été viré par la direction du parti. Mais on était en 2020, et à cette époque la direction, moins forte qu’à présent, voulait peut-être encore cacher les pires aspects de ce ramassis politique ; et peut-être cela l’obligeait-elle à éviter de trop grosses vagues. Mais on entend encore des déclarations du même tonneau à l’AfD…

Pour ce qui relève spécifiquement de l’islamophobie, on lit dans le manifeste politique de l’AfD que « l’islam n’appartient pas à l’Allemagne ». Jugeant que les préceptes de l’islam sont incompatibles avec la constitution allemande et les valeurs occidentales, le parti veut rendre la vie impossible aux Musulman.es et les humilier par diverses mesures : interdiction du port du voile (mineures, fonction publique) ; interdiction de l’appel à la prière ; interdiction de la construction de minarets ; interdiction de l’abattage halal… L’AfD instrumentaliste des luttes contre les oppressions pour détourner la colère vers l’islam. On parle d’ailleurs « d’islamophobie genrée » à propos de l’AfD, qui tend à mettre en avant la défense du droit des femmes ou des minorités sexuelles pour attaquer l’islam… qui seul opprimerait les femmes et les LGBTQI+, c’est bien connu !!! On constate aussi que des membres de l’AfD tiennent d’authentiques propos antisémites, mais cela n’empêche pas le parti de dénoncer « l’antisémitisme importé » (par les Musulmans bien sûr).

Ultranationalisme

Racisme, xénophobie, islamophobie s’articulent et s’emboitent parfaitement et vont de pair avec l’ultranationalisme de l’AfD, qui  se fonde en particulier sur les délires proches de ceux du « grand remplacement », représentés en France par Eric Zemmour – c’est-à-dire l’idée selon laquelle les Français.es de souche se font remplacer dans le pays par des migrant.es d’Afrique du Nord et subsaharienne et que cela constitue une menace existentielle pour la population française. En Allemagne, l’AfD promeut des thèses du même type, ouvertement ethnocentriques. Ainsi, Maximilian Krah, tête de liste aux élections européennes de 2024, a utilisé le terme de « Umvolkung » (l’idée d’assimilation forcée ou d’un remplacement ethnique), un concept proche de la terminologie nazie. Face à cela, l’AfD a élaboré sa solution ignoble de la « remigration », avec des projets pour expulser du pays des millions de personnes ayant une histoire migratoire, étrangères ou naturalisé.es allemandes. L’AfD combine, sur la « remigration », les réunions clandestines et sa mention dans des documents officiels du parti.

Mais bien sûr, l’AfD a une définition purement ethnique de la nation et du peuple allemand (le « Völkisch »). C’est en fonction de cette vision étriquée que l’AfD ne considère pas les citoyen.nes allemand.es issu.es de l’immigration (des millions de personnes) comme de « vrai.es » Allemand.es. Le sacro-saint peuple allemand-vrai-de-vrai, par contre, il faut le « bichonner », notamment en lui réservant les allocations pour faire des enfants et repeupler l’Allemagne avec de vraie.es Allemand.es.

Conservatisme des mœurs

Commençons par la question LGBTQIA+. Il faut savoir qu’Alice Weidel, co-présidente fédérale de l’AfD et présidente de son groupe parlementaire au Bundestag (sans doute la principale figure publique du parti) est une lesbienne assumée. Elle vit avec sa compagne, une femme sri-lankaise, avec qui elle élève deux enfants. Une femme sri-lankaise… ne serait-elle pas menacée par la « remigration » voulue par le parti ? En fait, non : elle vit en Suisse, où Alice Weidel passe une grande partie de son temps en sa compagnie ! Mais le contraste entre la vie de la dirigeante et les positions que défend son parti est hallucinant ! Défendant la famille traditionnelle, il est opposé au mariage homosexuel et à l’adoption pour les couples de même sexe. L’AfD combat « l’idéologie du genre », refuse les théories queers, exige l’interdiction du drapeau arc-en-ciel dans les établissement scolaires. Beaucoup déduisent de ce hiatus que le profil personnel d’Alice Weidel sert d’alibi, ou de « bouclier » au parti pour évacuer les accusations d’homophobie, transphobie, etc. Cela semble hautement probable.

Sur la question des femmes, l’antiféminisme de l’AfD est assumé, et le parti promeut également le modèle familial hétéronormé et traditionaliste[viii]. Le programme rejette les politiques d’égalité : opposition à la parité, aux quotas de femmes en politique ou dans les entreprises ; opposition à l’intégration des questions de genre dans les politiques publiques ; exigence du remplacement des déléguées à l’égalité par des déléguées à la famille… L’AfD prône aussi une politique nataliste, et veut mettre en place des incitations financières réservées aux familles « de souche » pour lutter contre la dénatalité ; elle réclame aussi des prêts au mariage ou des logements subventionnés. Pour l’AfD, le rôle de la femme, c’est explicitement le foyer et la maternité… et tant pis pour la vie professionnelle ! Le parti est hostile à l’avortement, préconise une restriction du droit à l’IVG, au nom de la « protection de la vie ». Sur la question du droit des femmes aussi, on remarque un hiatus béant avec ce que sont les cadres de haut niveau du parti. Alice Weidel cumule les caractéristiques mentionnées ci-dessus, mais elle a aussi eu ses enfants par insémination artificielle ; c’est une ancienne cadre bancaire internationale ; et elle parle le mandarin… Pas vraiment une femme au foyer ! Quant à Beatrix von Storch, députée et figure influente de l’aile droite chrétienne de l’AfD, une juriste issue de la noblesse, elle défend la ligne anti-avortement, anti-LGBTQIA+, et dénonce le féminisme au Bundestag.

Europhobie

Avec l’AfD, on a souvent parlé d’euroscepticisme. Ce terme pouvait convenir au début. Mais vu que ses positions sont fondées sur le souverainisme et le nationalisme, il est aujourd’hui plus juste de parler d’europhobie. L’opposition à l’euro et le rejet des plans de « sauvetage financier » de la Grèce ont servi de moteur au lancement de l’AfD. Mais après 2015 et la radicalisation du parti, le rejet de l’euro s’est mué en un rejet de toute l’UE et des institutions de Bruxelles, vues comme une menace pour la souveraineté et l’identité de l’Allemagne. L’AfD veut aujourd’hui une rupture par rapport à l’UE : elle menace de « dexit » (sortie de l’Allemagne de l’UE) tandis que d’autres cadres proposent plutôt tantôt une dissolution, tantôt une refonte radicale de l’UE. Au niveau monétaire en tout cas, l’AfD veut le retour au Deutsche Mark ou à des monnaies nationales régionales, persuadée que l’euro est nuisible pour l’économie allemande. Enfin, l’AfD rejette toujours les budgets pluriannuels de l’UE, ses plans de relance communs, ses politiques environnementales et, bien sûr, ses politiques migratoires. Tout ce qui précède est bien sûr dicté par la nature souverainiste et nationaliste de ce parti, qui veut éloigner l’Allemagne de ses voisins et partenaires européens… mais pour se diriger vers l’est !

« Poutinophilie »

Car si l’AfD est europhobe, elle est aussi « poutinophile » ! Ce parti et Poutine sont proches idéologiquement, mais leurs vues se rejoignent aussi sur les questions économiques et géopolitiques. L’AfD aime Poutine, et ce n’est pas nouveau ! Leur complicité repose sur plusieurs piliers. Leur commune opposition à l’aide militaire et financière accordée à l’Ukraine. Poutine comme l’AfD sont des anti-libéraux, et l’étouffoir conservateur, traditionnaliste et autoritaire de la Russie poutinienne se trouve en résonnance avec le nationalisme identitaire de l’AfD. Il faut ajouter que l’essentiel de la base de l’AfD se trouve en Allemagne orientale, et conserve à la fois une sympathie historique pour Moscou et un rejet des États-Unis. Cela a sans doute pesé du temps de Biden ; avec Trump, c’est à voir.

Le 18 septembre dernier, des révélations crédibles indiquent que l’AfD s’apprête à négocier directement avec un proche de Poutine pour rétablir l’approvisionnement allemand en gaz russe[ix]. L’AfD présente cela comme une démarche pragmatique pour rétablir la prospérité allemande grâce au gaz russe bon marché, tout en critiquant l’inaction du gouvernement face à la hausse des prix. En échange, avant de lancer les discussions, Poutine exige la paix entre l’Ukraine et la Russie – Ukraine que Poutine n’arrête pas de bombarder ! – alors que l’AfD demande aussi la réouverture du gazoduc Nord Stream.

Déni du changement climatique anthropique

L’extrême droite nie partout la science climatique et/ou maltraite le climat en actes. L’AfD aussi : elle ne nie pas que le climat se réchauffe, mais récuse la nature anthropique du phénomène. Reprenons ce que nous écrivions en début d’année[x]. La contestation de la crise climatique et de son origine humaine, peu médiatisée, a peu d’écho outre-Rhin… Mais une grande partie de l’engeance climato-toxique, regroupée dans l’AfD, nie allègrement les faits établis. Dans sa plateforme pour les élections européennes de 2024, l’AfD ose prétendre qu’aucune preuve scientifique n’atteste l’existence d’un risque de changement climatique. En 2020 déjà, on lisait, sur « Klimafragen.org », un site lié à l’AfD, ce passage : « En vertu d’une prétendue crise climatique, on voudrait faire passer de nouvelles lois qui nous dictent comment nous devons vivre, auront des conséquences négatives sur l’environnement et pourraient mener à la désindustrialisation de l’Allemagne ». L’institut Eike, soutenu outre-Atlantique par le puissant Heartland Institute, a pour vice-président un membre de l’AfD qui demande la sortie de l’Allemagne de l’Accord de Paris. L’AfD prétend défendre l’industrie allemande, s’opposant à la sobriété énergétique de l’industrie, et alléguant que les préoccupations écolo-climatiques l’affaiblissent. Les brutes du parti insultent les écologistes, et Greta Thunberg a beaucoup canalisé leur haine. L’AfD prône l’usage du diesel et accuse de « délire écolo » les opposant.es à cette idée. La politique climatique est vue comme de l’« hystérie ».


[i] Le NPD – Nationaldemokratische Partei Deutschlands (ou Parti national-démocrate d’Allemagne) a aujourd’hui le nom de Die Heimat (La Patrie) est un parti néonazi, ultra-nationaliste, aux idées racistes, antisémites, et révisionnistes fondé en 1964 par divers nostalgiques du IIIe Reich. Après avoir profité – comme l’ensemble de l’extrême droite – des effets de la Réunification, le NPD a développé des liens avec les skinheads néonazis les plus violents, ce qui ne l’a pas empêché de faire son entrée au Parlement européen en 2014.

[ii] https://www.24heures.ch/allemagne-lafd-radicalisee-depuis-la-crise-migratoire-de-2015-585116675162

[iii] https://revue.alarmer.org/extreme-droite-et-democratie-2-afd-droite-radicale-en-allemagne/

[iv] Voir notamment https://www.humanite.fr/monde/afd/neonazis-acteur-porno-ancien-de-la-stasi-apres-sa-victoire-lafd-devoile-ses-nouveaux-deputes

[v] https://shs.cairn.info/revue-allemagne-d-aujourd-hui-2024-1-page-25?lang=fr

[vi] https://lactualite.com/actualites/le-parti-dextreme-droite-alternative-pour-lallemagne-reelit-ses-dirigeants/

[vii] https://www.dw.com/fr/racisme-un-cadre-de-lafd-exclu-du-parti/a-55095349

[viii] https://journals.sagepub.com/doi/full/10.1177/02633957261462043

[ix] https://www.boursorama.com/bourse/actualites-amp/selon-certaines-sources-l-emissaire-de-poutine-et-le-parti-d-extreme-droite-afd-preparent-des-negociations-visant-a-retablir-l-approvisionnement-de-l-allemagne-en-gaz-russe-b032bb56ce4612d967099acd18b82b31

[x] https://enlutte.com/2025/12/12/les-domaines-de-consensus-a-lextreme-droite/

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