
Minneapolis est sous occupation paramilitaire du gouvernement fédéral. Depuis décembre, l’« Opération Metro Surge » a déployé plus de 3 000 hommes armés et masqués, issus de diverses agences du Département de la Sécurité intérieure (DHS), dont l’ICE et le CBP – un effectif plus important que dans toute autre ville.[1] Des personnes sont enlevées dans la rue, forcées de monter dans des camions banalisés, et disparaissent. Des voitures abandonnées, clés sur le contact, sont retrouvées, témoins des raids de l’ICE. Des portes sont enfoncées sans mandat et des familles sont interrogées pour révéler où se trouvent leurs voisins immigrés. Des enfants sont utilisés comme appât pour attirer des membres de leur famille et les expulser.
N. IRAZU
29 janvier 2026 *
À ce jour, deux militants ont été tués, deux autres blessés par balle, et de nombreux autres ont été victimes de gaz lacrymogènes et de mauvais traitements brutaux. En réaction, les habitants de Minneapolis se sont organisés rue par rue et quartier par quartier pour se soutenir mutuellement et faire face à l’occupation violente de leur ville. Au sein de leurs associations et syndicats, ils se sont mobilisés pour organiser des actions locales et collectives afin d’obtenir l’expulsion de l’ICE de leurs quartiers.
Anatomie du terrorisme d’État
Le 7 janvier, Jonathan Ross, agent de l’ICE armé et masqué, a tiré trois balles dans la tête de Renée Good et l’a insultée en la traitant de « putain ». Ses collègues se ont assuré qu’elle meure, en lui refusant des soins médicaux, ignorant les supplications d’un médecin présent sur les lieux. Qui plus est, la réaction immédiate du gouvernement fédéral a été de défendre farouchement le tireur, le présentant comme quelqu’un qui « craignait pour sa vie ». Comment Ross, un vétéran de dix ans de l’ICE (une agence militarisée), a-t-il pu avoir si peur d’une mère de trois enfants, non armée, qui venait de déposer son fils à l’école et qui observait simplement le déploiement de l’ICE ?
Ce serait incompréhensible si ce n’était pas une pitoyable invention destinée à dissimuler un meurtre commandité par l’État. Ce terrible épisode s’est répété le 24 janvier, lorsque six agents de l’ICE ont encerclé et roué de coups Alex Pretti, un infirmier de 37 ans, avant de le tuer. Pretti se trouvait sur les lieux d’un raid de l’ICE, documentant l’opération et tentant de porter secours à une femme jetée à terre par ces mêmes agents. Ils l’ont jeté à terre, roué de coups et aspergé de gaz poivre. Aveuglé par le gaz et gisant au sol, il a été abattu par un agent de l’ICE qui lui a tiré dessus à dix reprises. Bien que Pretti était armé, il n’a jamais sorti son arme ni représenté la moindre menace pour les agents ; il avait d’ailleurs été désarmé par ces mêmes agents avant d’être tué. Le Minnesota autorise le port apparent d’armes.
Une fois de plus, le gouvernement fédéral a qualifié de « terroriste national » une victime tuée par l’État. Le 14 janvier, des agents de l’ICE ont tenté d’assassiner Julio César Sosa-Celis. Ils lui ont tiré une balle dans la jambe devant son domicile et, une fois encore, ces agents ont menti sur les circonstances, jusqu’à ce qu’une vidéo prouve que Sosa-Celis ne représentait aucune menace pour eux.
À Minneapolis, les travailleurs subissent quotidiennement la répression et la persécution. Des agents de l’ICE ont tiré des gaz lacrymogènes sur une famille de huit personnes dans leur voiture, dont un bébé qui a nécessité une réanimation cardio-respiratoire.[2] Ils ont fait des descentes dans des écoles et détourné des bus scolaires pour enlever des enfants. Liam Conejo Ramos, âgé de cinq ans, et son père ont été kidnappés alors qu’ils rentraient de l’école maternelle, et ils ont rapidement été envoyés à l’autre bout du pays, dans un centre de détention au Texas.[3] Les détenus de ce centre ont protesté contre cette incarcération en scandant « Liberté ! ».[4] Des travailleurs dans les soins de santé de Minneapolis signalent la présence d’agents masqués surveillant les cliniques et les hôpitaux, et qui suivent les patients à l’intérieur de ces établissements ;[5] ils citent des professionnels soignant des blessures, qui contredisent les déclarations des autorités (des témoignages que l’ICE a kidnappé des personnes, les a maltraitées et a menti sur les circonstances).
Le déploiement massif d’agents de l’ICE à Minneapolis a donné lieu à l’enlèvement de plus de 2 400 personnes dans les Twin Cities[6] Minneapolis-Saint Paul depuis le début de l’opération.[7] Outre ces milliers d’agents patrouillant dans les rues, le Département de la Défense envisage désormais d’envoyer 1 500 soldats supplémentaires pour participer à l’occupation.[8]
Le leadership politique
Renée Good et Alex Pretti ont été tués par des agents de l’ICE qui occupaient Minneapolis, en partie à cause d’une fausse information diffusée sur Internet et utilisée par l’administration Trump pour justifier l’opération Metro Surge. Cette fausse information est devenue virale grâce à Nick Shirley, un jeune homme de 22 ans, personnalité d’Internet, qui a propagé de fausses allégations concernant une escroquerie de plusieurs millions de dollars impliquant des services de garde d’enfants gérés par des immigrants somaliens.
Toutes les opérations de l’ICE reposent, d’une manière ou d’une autre, sur un faux discours, qui dépeint les travailleurs immigrés comme des criminels pour déformer l’image de ce qu’ils sont réellement : une composante essentielle de la classe ouvrière, partie intégrante de la vie culturelle et économique de ce pays. Sans ce prétexte idéologique, le gouvernement ne pourrait pas justifier son soutien aux enlèvements et aux disparitions de personnes.
Il s’agit bien de tromper des millions de personnes. Ceux qui soutiennent les immigrants contre ce régime de terreur, comme Good et Pretti, risquent d’être tués et qualifiés de «terroristes » par le DHS pour avoir refusé de se conformer à ce récit.[9]Trump a déclaré que Good méritait de mourir pour avoir été « très irrespectueuse envers les forces de l’ordre ».[10] On a dit la même chose de Pretti.
Après le assassinat de Good, le vice-président JD Vance a affirmé que Jonathan Ross bénéficiait d’une « immunité absolue ».[11] Il s’agissait en réalité d’un feu vert donné par le gouvernement fédéral aux agents de l’ICE, leur signifiant : « N’ayez pas peur d’assassiner des militants ; allez-y, commettez des actes de violence contre la population de ce pays, nous vous soutiendrons. » Le gouvernement fédéral mène une guerre contre les travailleurs, tant au pays qu’à l’étranger.
Ailleurs sur l’échiquier politique dominant, les dirigeants élus de la ville ont abandonné la population à son sort. Tim Walz, le gouverneur du Minnesota, a mobilisé la Garde Nationale, mais pas du tout pour contrer l’occupation fédérale. Il la mobilise parce qu’il se souvient du soulèvement populaire de 2020, dont l’épicentre se situait à Minneapolis. Et il veut éviter que se reproduise cette expérience, qui avait opposé les classes populaires aux politiciens – qu’ils soient démocrates ou républicains. À maintes reprises, il exhorte les manifestants à « garder leur calme ».[12]
Walz nous assure que, tout en soutenant les manifestations pacifiques, il cherche à remédier à ce chaos par les voies institutionnelles bourgeoises. Il exhorte les habitants de Minneapolis à « aller voter : on se battra devant les tribunaux. ». Etc. Son intention est de mener dans une impasse un mouvement qui a le potentiel de s’attaquer à l’ensemble de l’appareil d’État meurtrier.
Et le maire de Minneapolis, Jacob Frey, a beau avoir proféré de nombreuses insultes à l’encontre de l’ICE : dans un monde où les actes sont plus éloquents que les paroles, son manque d’actions réduit ses déclarations à de simples murmures !
L’Ordre Fraternel de la Police du Minnesota a publié un communiqué affirmant son « soutien à l’ICE »,[13] et des témoignages sur place indiquent que la police de Minneapolis couvre les agents de l’ICE qui tirent des gaz lacrymogènes sur les manifestants. Cela n’a rien d’étonnant si l’on comprend qu’un travailleur qui franchit la ligne rouge pour devenir policier (ou agent de l’ICE) trahit et abandonne sa classe au service de l’État capitaliste. Nul ne trouvera de salut auprès des politiciens ou des institutions qui reposent sur la même exploitation et la même oppression capitalistes que l’ICE et Trump. Les travailleurs et les opprimés doivent compter sur eux-mêmes et leurs alliés les plus proches dans leur lutte.
L’organisation à la base
Les rues des Twin Cities sont devenues un champ de bataille politique et physique entre les forces d’occupation et des gens pour qui la ville est leur foyer. Selon des témoignages sur place, un élan d’action rassemble travailleurs, étudiants et communautés au sein d’une vaste contre-offensive, pour riposter. Cela rappelle la réaction de la ville lors de l’assassinat de George Floyd en 2020.
Les organisations les plus réputées et les mieux dotées en ressources parviennent à organiser quotidiennement des entraînements à la réaction rapide face à l’ICE, pour des milliers de personnes. Des groupes d’intervention rapide se sont déployés dans des quartiers entiers et des rues, grâce à des groupes de discussion Signal regroupant des centaines d’habitants. Ces groupes sont interconnectés avec d’autres groupes de discussion de quartier, créant ainsi un réseau organisé permettant une réaction immédiate face à toute activité de l’ICE dans la ville. Lorsqu’un membre de l’ICE apparaît dans un quartier, les habitants peuvent être sur place en moins d’une minute, et parfois des centaines de personnes répondent présentes.
Lors d’une réunion de May Day Strong,[14] un organisateur a indiqué qu’au moins 4 % des habitants de chaque quartier participaient à ces réseaux. Cela signifie qu’existent les conditions pour une organisation communautaire de base efficace. En tant que militants, nous devons nous organiser pour accroître la taille de ces réseaux et œuvrer à leur consolidation par le biais d’assemblées locales massives, ouvertes à tous les membres de nos communautés. Nous pourrions élire des responsables, voter sur nos revendications, coordonner l’entraide et défendre efficacement nos quartiers contre les bandes d’hommes armés et masqués qui sévissent à Minneapolis. Ces réseaux, s’ils sont consolidés au sein d’assemblées communautaires interconnectées et organisées de la base au sommet, seront en mesure de coordonner la lutte à l’échelle de la ville.
La terreur d’État est devenue monnaie courante. L’administration ne reculera pas, tant qu’elle n’aura pas affronté la véritable force de la classe ouvrière. Car ce sont les mains des travailleurs qui font tourner l’économie, et ce sont aussi elles qui peuvent la paralyser. La classe ouvrière organisée a le pouvoir de perturber les mécanismes de production et de circulation capitalistes, en frappant au cœur même de la classe capitaliste dirigeante qui soutient le régime Trump. La Journée d’action du 23 janvier à Minneapolis nous a donné un aperçu de ce potentiel.
Le pouvoir des syndicats : le 23 janvier
Par un froid glacial de -7 degrés Celsius, des dizaines de milliers de travailleurs, d’étudiants, de petits commerçants et de citoyens ont défilé dans le centre-ville de Minneapolis pour protester contre l’occupation de leur ville. Les estimations du nombre de participants oscillent entre 50 000 et 100 000, mais il est évident qu’il s’agissait d’une démonstration de force monumentale. « Tout le monde était là », rapportait In These Times.
Les persécutions, les enlèvements et les meurtres insupportables perpétrés par le gouvernement fédéral dans les Twin Cities ont accru le nombre de personnes qui estimaient qu’il était de leur devoir d’agir, coûte que coûte, pour mettre fin à cette barbarie. Au sein des syndicats, les dirigeants subissaient la pression de leurs membres pour rejoindre le mouvement.
La Journée d’action a son origine dans une réunion d’organisations communautaires, religieuses et syndicales suite au meurtre de Good.[15] Elles ont appelé à une Journée de vérité et de liberté : « Ni travail, ni école, ni commerces. » L’appel était soutenue par SEIU-Local-26, UNITE HERE-Local 17, CWA Local 7250, ATU 1005, ainsi que d’autres syndicats et organisations communautaires, avec un rassemblement à 14 h dans le centre-ville de Minneapolis.
L’initiative a également reçu le soutien de la fédération syndicale AFL-CIO,[16] qui a déclaré : « Nos travailleurs, nos écoles et nos communautés sont attaqués. Des membres des syndicats sont arrêtés sur le chemin du travail, brisant des familles. Des parents sont contraints de rester chez eux, des élèves n’osent pas aller à l’école par crainte pour leur vie, tandis que la classe du patronat garde le silence. Nos
fédérations syndicales encouragent chacun à participer le 23 janvier. Il est temps pour tous les habitants du Minnesota qui aiment cet État et les idéaux de vérité et de liberté de faire entendre leur voix et de renforcer leur solidarité avec nos voisins et collègues vivant sous cette occupation fédérale. »
La Journée d’Action du 23 janvier a finalement été une grève massive, comme l’a expliqué Kieran Knutson, président de CWA-Local-7250, lors d’un entretien téléphonique avec l’auteur de cet article. Il a précisé que même si le syndicat encourageait ses membres à prendre un jour de congé maladie pour participer, il n’appelait pas à la grève. D’autres syndicats ont fait de même. ATU_1005 a clarifié sur sa page Facebook que, bien qu’elle soutenait l’action, elle ne pouvait pas demander à ses membres de prendre un jour de congé.
Mais cela ne doit pas nous amener à sous-estimer l’importance de cette journée. Sur le terrain, des membres et des organisateurs syndicaux signalent que certains lieux de travail ont complètement fermé, tandis que d’autres ont connu un taux d’absentéisme de 30 %, les responsables devant effectuer le travail des employés pour maintenir l’activité. À l’aéroport de Minneapolis-Saint George, principal voie pour l’expulsion des migrants enlevés, un représentant d’UNITE HERE a déclaré à In These Times : « De nombreux employés de l’aéroport affiliés à notre syndicat sont restés chez eux vendredi pour soutenir la fermeture, et beaucoup se sont mis en arrêt maladie. »[17]
Bien que les débrayages et les manifestations massives n’aient pas paralysé l’économie, la possibilité d’organiser une véritable grève générale politique est désormais envisagée. La Journée d’action nous offrait l’opportunité de dialoguer avec nos collègues sur notre force collective et de former des comités de travailleurs qui feront pression sur nos dirigeants syndicaux afin que les travailleurs soient au cœur de cette lutte.
L’imagination s’est emballée : nous pourrions organiser des rassemblements massifs de milliers de travailleurs, représentant des centaines de milliers de personnes, lors d’une conférence ouvrière d’envergure pour débattre et décider de la marche à suivre en cas de grève générale. Les syndicats peuvent et doivent être à la fois le fer de lance et le bouclier de nos communautés, contre l’occupation. Nous avons beaucoup à apprendre de la grève générale historique de Minneapolis en 1934,[18] lorsque la section locale 544 des Teamsters a mené la lutte contre les employeurs, la police et les bandes fascistes pour transformer Minneapolis, ville non syndiquée, en une ville syndiquée. Lancée par le mouvement ouvrier, une grève générale politique constituerait une force redoutable, capable de paralyser l’ICE et l’administration Trump. Elle remettrait en cause tout le système capitaliste corrompu qui détruit et tue nos concitoyens. Qui est-ce qui mérite de diriger la société : des gens comme Trump, Vance et Miller, ou les masses laborieuses héroïques qui descendent chaque jour dans la rue pour se défendre : c’est les uns contre les autres ?
Traduit par la LCT de <https://litci.org/es/minneapolis-lucha-contra-la-ocupacion-federal>
[1] DHS – Department of Homeland Security – Département de la Sécurité intérieure chapeaute plusieurs agences, dont ICE – Immigration and Customs Enforcement – Service de l’immigration et des douanes CBP -Customs and Border Protection – Service des douanes et de la protection des frontières – NdT
[2] <https://www.cnn.com/2026/01/17/us/minneapolis-family-tear-gassed-ice>
[3] <https://www.cnn.com/2026/01/22/us/minnesota-liam-conejo-ramos-ice-detained>
[4] <https://www.texastribune.org/2026/01/24/immigration-facility-protest-texas-liam-conejo-ramos/>
[5] <https://www.cnn.com/2026/01/22/us/video/minnesota-doctors-ice-activity-digvid>
[6] Les Twin Cities (villes jumelles) Minneapolis et Saint Paul se trouvent face à face sur les deux rives du Mississippi. NdT
[7] <https://www.kare11.com/article/news/local/ice-in-minnesota/ice-arrests-twin-cities-department-of homelandsecurity-nbc/89-1b55f7f3-0a44-4b23-9950-c6513fe6c608>
[8] <https://www.cnn.com/2026/01/18/us/minnesota-protests-national-guard-immigration-hnk>
[9] <https://www.pbs.org/newshour/politics/experts-question-noem-calling-good-a-domestic-terrorist-heres-what-the term-means>
[10] <https://www.youtube.com/shorts/FcKct1V68AM>
[11] <https://www.cnn.com/2026/01/08/politics/ice-immunity-jd-vance-minneapolis>
[12] <https://www.youtube.com/watch?v=fGTsYXBWQgU>
[13] <https://www.facebook.com/mnfop/posts/minnesota-fraternal-order-of-police-stands-with-ice-today-tomorrow and-forever-f/1347646200742132/>
[14] <https://maydaystrong.org/>
[15] <https://labornotes.org/2026/01/will-ice-ignite-mass-strike-minnesota>
[16] <https://www.laborpress.org/ice-out-january-23rd-general-strike-brewing-in-minnesota/>
[17] <https://inthesetimes.com/article/minneapolis-minnesota-general-strike-trump-ice>
[18] <https://workersvoiceus.org/2021/02/17/1934-minneapolis-teamsters-strike-accomplished-with-a-revolutionary socialist-leadership/>


