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CHILI: Pourquoi Piñera ne tombe-t-il pas après plus d’un mois de révolution ?

Cela fait plus d’un mois que nous sommes dans la rue avec ce beau réveil chilien : le mouvement populaire, les jeunes et les travailleurs, nous ont donné un bel exemple de la façon de combattre. Nous avons contaminé nos frères d’autres pays avec l’esprit de combat : en Colombie, les banderoles de protestation disent que maintenant, le Chili est un exemple à suivre.


Movimiento Internacional de los Trabajadores, la section chilienne de la LIT-QI –

27 novembre 2019


Les hommes d’affaires, leurs partis politiques et leur gouvernement ont été effrayés et déboussolés : dans un premier temps, ils ont mis les militaires dans la rue et déclaré la guerre ; ensuite, ils ont demandé pardon ; puis ils ont conclu un accord pour la paix et pour une nouvelle constitution, sans pour autant cesser de nous réprimer, nous torturer et même nous assassiner. Et dans ce contexte, ils essaient de faire une série de concessions qu’ils avaient toujours refusées auparavant (réduction du salaire des parlementaires, augmentation des pensions, etc.), des concessions toutefois qu’aujourd’hui, nous considérons comme insuffisantes et que nous voulons être revues bien à la hausse.

Dans ce contexte, la révolution continue. Ni les Gilets jaunes [une organisation de défenseurs des possédants, qui abuse du nom que se sont donnés en France les défenseurs des dépossédés – NdT], ni le langage criminalisant de Kast(1), ni la répression criminelle, ni la tentative de détourner le processus par la direction du Frente Amplio(2) (FA) ne nous ont fait sortir de la rue. Grâce aux milliers de braves de la ligne de front, la mobilisation parvient à se défendre. Nous sommes plus unis que jamais, et ce qui nous unit, c’est le raz-le-bol d’un système néolibéral qui ne résout rien ; nous unit la volonté d’en finir avec des décennies d’abus ; et nous unit, avant tout, le désir de chasser du gouvernement un Piñera dont la cote de popularité est descendue à 12 %.

Mais nous voyons que, bien qu’il y ait des mouvements chez les autorités et leurs institutions, Piñera ne tombe toujours pas. Pourquoi ? Nous pensons qu’au départ, cela est dû à de multiples facteurs, qui se combinent pour que l’assassin Piñera ne tombe pas. En voici quelques-uns.

  • Les partis du régime, qu’ils soient « de droite » ou « de gauche », l’ont soutenu d’une certaine manière.
    Ses principaux défenseurs, ceux de la droite, le font avec un discours plus clair, mais les partis de l’ancienne Concertación le soutiennent également, tout comme, dans une certaine mesure, le Frente Amplio et le Parti Communiste(3). Telle est la vérité. Elle se manifeste dans des phrases comme celle d’Isabel Allende du Parti Socialiste : « Les présidents, élus démocratiquement, doivent rester en place jusqu’à la fin de leur terme. » Mais ce n’est pas tout. Bien que certains partis de l’opposition lancent une Accusation constitutionnelle contre Piñera, sous la pression de la rue, ils ne disent pas que cette Accusation, étant mise en œuvre dans le cadre des mêmes institutions corrompues et répudiées des patrons, telles que le parlement et les partis traditionnels, pourrait ne pas aboutir. Par exemple, la Commission chargée d’instaurer l’Accusation est composée de 5 membres : 2 de la droite, 1 du Parti Communiste, 1 du Parti Socialiste, et le président de la Commission, de la Démocratie Chrétienne. Ce dernier parti vient d’insister pour que Piñera ramène l’armée dans la rue, sans Etat d’exception ! Croyons-nous que les mêmes partis responsables de pillage pendant des décennies sortiront Piñera de la présidence ? Bien sûr que NON !
  • Piñera est un représentant direct des patrons chiliens. Piñera n’est pas un président quelconque. C’est un patron, il fait partie des dix familles les plus riches du Chili : le sixième de la liste avec une fortune de 2,8 milliards de dollars, accumulés – comme c’est le cas pour tous les patrons – grâce au pillage de nos ressources naturelles, les fraudes contre l’État et l’exploitation des travailleurs. Bien que Piñera soit un nouveau venu parmi les patrons – postérieur à la dictature [de Pinochet] -, il est évident qu’il reflète en quelque sorte les 10 familles qui ont pillé le Chili, ce qui fait que sa chute serait celle de l’un des leurs, mettant en péril tout ce pouvoir accumulé.
  • L’armée et les forces de répression sont restées unifiées.
    Les forces de répression ont été submergées par la révolution, ce qui fait que Piñera demande de faire appel de nouveau à l’armée, car les Forces spéciales (FFEE) ne lui suffisent pas. Cependant, le fait qu’il soit au bout du rouleau ne suffit pas : , il faut veiller à ce que les secteurs de base des forces répressives, issus de familles de travailleurs, cessent de défendre ce gouvernement et se placent du côté de la défense de leurs propres gens, leur peuple. Nous avons besoin de plus de David Veloso(4). Ce gouvernement ne se soucie guère du bien-être du bas commandement des forces répressives, il veut juste maintenir ses privilèges. C’est pourquoi ces soldats doivent retourner leurs instruments de répression, défendre leur classe et cibler leurs véritables ennemis : Piñera, tous ceux d’en haut et leurs institutions.
  • Bien que le mouvement ouvrier soit mêlé à ce processus, il n’y entre pas à fond de manière organisée.
    Au sein du mouvement ouvrier, les dockers organisés ont été à l’avant-garde du processus, participant à tous les appels à la grève. Il est nécessaire toutefois de progresser pour que l’ensemble du mouvement ouvrier se joigne à cette révolution, avec sa capacité à paralyser la production et avec ses méthodes de défense de la protestation.
  • Dans le combat pour la chute de Piñera, il manque un espace d’organisation de la lutte à l’échelle nationale.
    Dans la rue, nous exigeons tous spontanément que Piñera dégage. Les graffiti sur les murs sont éloquents : que Piñera s’en aille. C’est le souhait de la grande majorité des travailleurs chiliens. Il nous manque toutefois de franchir le pas, à partir de cette lutte spontanée, pour nous organiser. Une organisation pour préparer un plan de lutte qui met le « Piñera, dégage » comme tâche-clé, et dans lequel nous discuterons de la manière dont nous pouvons nous mobiliser, des étapes à suivre pour répondre à cette demande. Les Assemblées populaires, les Comités et les différentes instances où nous, ceux d’en bas, nous nous organisons, doivent devenir autant d’espaces de planification du combat pour la chute de Piñera, et d’avancement vers la coordination à l’échelle nationale.
  • Continuer la révolution dans la rue, et y ajouter une grève générale jusqu’à la chute de Piñera.
    Nous devons continuer dans la rue jusqu’à la chute de Piñera, jusqu’à ce qu’ils s’en aillent tous, jusqu’à ce que nous obtenions de réels changements dans nos vies. Pour promouvoir cette révolution et lui apporter un soutien solide, il faut que s’y ajoute une grève générale illimitée. C’est une avancée décisive d’avoir des grèves de 48 heures, mais c’est toujours insuffisant pour notre objectif. Cette lutte pour le « Piñera, dégage » et pour toutes nos revendications doit être planifiée à partir des différents organismes de ceux d’en bas :les Assemblées populaires, les Comités, les conseils municipaux, etc., et qui aient une expression à l’échelle nationale pour se coordonner.
    A cette lutte doivent se joindre également les secteurs de base des forces répressives : ils doivent retourner leurs fusils et leurs armes anti-émeute, et défendre leur classe contre les véritables violents : le gouvernement, les patrons-pilleurs et tous ceux d’en haut.
    Continuer dans la rue jusqu’à la chute de Piñera, jusqu’à ce qu’ils s’en aillent tous, jusqu’à ce que nous ayons mis fin aux Administrations privées des Fonds de Pension (AFP) et que nous récupérions tout ce que les grandes familles nous ont pillé ! Pour une Assemblée Constituante libre et souveraine ! Pour un gouvernement de ceux d’en bas, un gouvernement ouvrier et populaire conquis par une révolution socialiste !

[1]José Antonio Kast Rist est le dirigeant du Parti Républicain, un parti d’extrême droite fondé en 2019.
[2] Le Frente Amplio est une coalition de gauche, créée en 2016.
[3] Une Concertación de Partidos por el NO, était une coalition de centre-gauche fondée pour mettre fin à la dictature de Pinochet, en 1988. Elle devenait la Concertación de Partidos por la Democracia lors des élections de 1989 et est restée au gouvernement jusqu’à ce que Piñera succédât à Michèle Bachelet en mars 2018.
[4] Le 21.10.2019, le soldat David Veloso Codocedo, sur le point d’être envoyé d’Antofagaste à Santiago pour patrouiller les rues, se rebellait, jetant son fusil par terre. Il fut immédiatement détenu et condamné par un tribunal militaire.