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O.N.U., forum des nations ou instrument de recolonisation?

Nous republions ici un article d’analyse de 2001, mais dont l’actualité est toujours aussi criante vu la présence massive des casques bleus pour le « maintenir la paix » partout dans le monde. Il tente de répondre à cette question: « (…) l’Organisation des Nations Unies, autant dans son développement historique que dans ses actions passées et présentes, est-elle, avec plus ou moins de perfection, un instrument de paix et de progrès ? Ou bien, au contraire, est-elle la version moderne du brigandage des grandes nations, un instrument politique de l’ordre social dominant : l’’impérialisme ? « 

Angel Luis Parras, janvier 2001

Membre de Coriente Roja, section de la LIT-QI dans l’Etat espagnol.

Au mois de septembre 2000, le dénommé Sommet du millénaire de l’Organisation des Nations Unies a eu lieu. Des chefs d’Etats, présidents de gouvernements et des ministres de 185 pays se sont donnés rendez-vous à New York avec la prétention « d’essayer de dessiner le rôle des Nations Unies dans le XXIe siècle et de définir les réformes dont a besoin l’organisation ».(1)

Dans le dénommé Rapport du Millénaire, son secrétaire général, Kofi Annan, soutient que « les Nations Unies, fondées en 1945 afin d’introduire des nouveaux principes dans les rapports internationaux, ont obtenu de meilleurs résultats dans certains aspects que dans d’autres ».

En ce qui concerne « ceux d’en bas », le rapport ne peut faire autrement que de dresser un tableau sombre. Dans les dix dernières années, plus de 5 millions de personnes sont mortes dans des guerres, qui ont aussi fait des millions de réfugiés. En ce qui concerne les conditions de vie, plus de la moitié de la population mondiale, 3.000 millions de personnes, survivent avec moins de deux dollars par jour ; de ceux-ci, 1.200 millions n’arrivent même pas à un dollar. 20% de la population mondiale n’a pas accès à l’eau potable et 800 millions ne disposent pas de services de santé. On peut continuer d’accumuler des données lamentables pour arriver à une conclusion plus qu’évidente : l’inégalité entre les nations et en leur sein même s’est approfondie.

Kofi Annan développe une série de propositions, toutes marquées par le même signe : le besoin d’une « profonde réforme de l’ONU ».

Aborder le rôle de l’ONU dans le cadre actuel des rapports internationaux ou parler de sa réforme dérive inévitablement vers plusieurs problèmes complexes qui sont, en général, assez polémiques. Par exemple : la polémique de savoir si la dénommée globalisation est, en son essence, un nouvel ordre social ou bien, sommes-nous en présence de l’exagération des traits les plus caractéristiques du système capitaliste dans sa phase impérialiste. Si « le commerce est appelé à substituer les guerres comme moyen d’appropriation de la richesse » ou si les crises permanentes et les guerres démontrent que la distribution et redistribution du marché, loin de se réglementer par « la main invisible du marché » -comme disait Adam Smith -, sont réglementé par la plus que visible « manu militari » que les armées des Etats imposent sous le drapeau de l’ONU et/ou de l’OTAN.

Parler de réforme de l’ONU amène inévitablement à savoir quel est aujourd’hui le rôle des États Nationaux : si nous assistons à leur « minimisation », à leur progressive « dissolution » ou bien l’État se fait-il seulement minime quant à ses obligations sociales (l’éducation, la santé, les pensions).

Ce sont des sujets qui ont besoin, sans doute, d’un traitement plus vaste et détaillé. Dans cet article, je me bornerai par conséquent à un seul sujet, par ailleurs la base la plus élémentaire à partir de laquelle aborder avec une certaine rigueur ces débats plus complexes : qu’est-ce que l’ONU ?

Trois différentes réponses à une même question

À cette question, la gauche s’est donné trois différentes réponses.

Pour les partis social-démocrates, l’ONU fut un instrument de paix, de coopération entre les nations et de progrès économique et social. À travers les gouvernements européens, les partis socialistes ont participé au conseil de sécurité et aux décisions essentielles de l’ONU.

Pour la gauche ralliée aux partis communistes, l’ONU était la garante de la paix puisque la présence de la Russie ou de la Chine permettait la représentation des opprimés et contrecarrait les excès des puissances impérialistes.

À la différence des courants politiques sus-cités, pour la gauche révolutionnaire, l’ONU était l’expression de « l’accord contre-révolutionnaire entre l’impérialisme et la bureaucratie soviétique », l’expression de l’ordre politique de l’après-guerre basé sur le partage du monde en zones d’influence entre les cinq grandes puissances.

Comme dit l’un des plus résolu partisan des profondes réformes de l’ONU et auteur d’un vaste travail sur les Nations Unies, Maurice Bertrand, en cataloguant les différents courants de pensées: « le courant marxiste tend à analyser les rapports internationaux comme des relations de domination et d’exploitation, en d’autres termes, comme des relations de classes ». Effectivement, c’est ainsi, parce que pour les marxistes, lorsqu’on analyse les institutions politiques, nationales ou internationales, on ne peut pas séparer la nature sociale et politique d’une institution des traits essentiels du système social et économique dominant.

Pour la gauche révolutionnaire, le trait distinctif du système social, dès les débuts du siècle, était que « le capitalisme s’est transformé en impérialisme ». Et elle définissait par conséquent l’impérialisme, non pas comme une politique, mais comme une structure économique et sociale caractérisée comme « la phase monopoliste du capitalisme » (…) « … sans oublier la signification conditionnelle et relative de toutes les définitions en général (…) il convient de donner une définition de l’impérialisme qui ait les cinq traits fondamentaux suivants, à savoir : 1) la concentration de la production et du capital arrivée à un degré de développement tellement élevé qu’elle a créé les monopoles, qui jouent un rôle décisif dans la vie économique ; 2) la fusion du capital bancaire avec le capital industriel et la création, sur la base de ce capital financier, de l’oligarchie financière ; 3) l’exportation de capital, à la différence de l’exportation de marchandises, acquiert une importance particulière ; 4) la création d’associations internationales monopolistes de capitalistes, qui se partagent le monde, et 5) la fin du partage territorial du monde entre les puissances capitalistes les plus importantes. »(2)

C’est pour cette raison que pour les marxistes, l’ONU, comme n’importe quelle organisation internationale de cette nature née dans un système social comme celui-ci, ne peut être autre chose qu’une institution destinée à préserver cet ordre social dominant. L’ONU était par conséquent la continuité « perfectionnée » de l’ancienne Société des Nations que Lénine appelait la caverne des bandits.

Ceux qui ont soutenu pendant cinq décennies que la Russie et la Chine étaient les représentants de « la paix et du progrès » dans l’ONU, après les faits de 1989 et la fin, selon eux-même, du monde « bipolaire », devraient, logiquement, être aujourd’hui en train de fustiger des Nations Unies qui, selon leur raisonnement,seraient maintenant réduites à un seul pôle, celui de l’impérialisme. Cependant, ce n’est pas ainsi, et des dirigeants comme ceux de Izquierda Unida, par exemple, sont en général les plus grands défenseurs de l’ONU.

La même chose s’est passé dans la gauche révolutionnaire et ce qui était hier des dénonciations contre la caverne des bandits, sont devenues aujourd’hui des exigences faites à l’ONU pour qu’elle intervienne militairement au Kosovo ou au Timor-Oriental. Plus encore, la dénonciation de ne pas être intervenu bien avant fut la consigne d’importantes organisations comme le Bloco de Esquerdas (Portugal) ou la LCR (France). Une orientation similaire se répétera face à l’agression russe en Tchétchènie.

Il faut dire que ceux qui continuent, comme nous, à soutenir les anciennes caractérisations marxistes sur l’ONU, sont une minorité, bien qu’il soit vrai que la quantité ne garantit pas en soi, d’avoir raison.

Ainsi, aujourd’hui la même question qui provoqua trois différentes réponses dans la gauche est à l’ordre du jour : l’Organisation des Nations Unies, autant dans son développement historique que dans ses actions passées et présentes, est-elle, avec plus ou moins de perfection, un instrument de paix et de progrès ? Ou bien, au contraire, est-elle la version moderne du brigandage des grandes nations, un instrument politique de l’ordre social dominant : l’impérialisme ?

La naissance de la Société des Nations

Jusqu’à la fin du XIXe siècle, les rapports internationaux étaient marqués par les accords diplomatiques entre les États. Particulièrement, les trois dernières décennies du siècle furent fructueuses en Traités et Alliances militaires comme résultats des affrontements armés permanents dans lesquels vivaient les puissances européennes. Si en 1800 la proportion de la surface terrestre sous la domination européenne était de 35%, en 1914 le chiffre était monté à 85%.

Dans ce contexte de domination européenne et de voracité coloniale, le premier essai d’un accord capable de couvrir une véritable dimension internationale fut, en 1899, la dénommée Conférence de la Haye, convoquée avec l’objectif d’établir une « convention pour l’arrangement pacifique des conflits internationaux ». Huit ans après, on signait un nouveau Pacte pour l’arrangement pacifique des conflits internationaux.

Le résultat de ces deux événements furent les 37 millions de morts et la dévastation de l’Europe de la première guerre mondiale dès 1914.

Avec la signature de l’Armistice par l’Allemagne, en novembre 1918, le processus de discussion et d’élaboration qui donnera naissance au Pacte de la Société des Nations commence.

Le Pacte établissait comme objectif de « fomenter la coopération entre les nations pour leur garantir la paix et la sécurité »(3). Le « système de mandats » en vertu duquel on confiait la tutelle des « peuples encore incapable de se diriger eux-même » aux États vainqueurs dans les guerres, qui se partageaient entre eux les anciennes possessions coloniales des pays vaincus, prenait une importance toute spéciale. C’était « les nations les plus développées » qui assumaient la « mission sacrée de civiliser » et exerçaient « la tutelle en qualité de mandataire et au nom de la Société des Nations »(4). Ainsi, s’établissaient aussi les dénommés « protectorats ».

Dans le Pacte une Commission Permanente de Mandats se constituait, chargée « de surveiller le correct accomplissement du régime juridique auquel étaient rattachées les anciennes colonies allemandes d’Afrique et du Pacifique et les anciens territoires de l’Empire Ottoman »(5). On appliquait aussi une typologie de mandats (A, B ou C) qui définissait le degré de tutelle et de possibilité d’accès à l’indépendance.

La Société des Nations (SDN) avait comme organismes centraux le Conseil, l’Assemblée Générale et le Secrétariat permanent. Le Conseil et l’Assemblée étaient responsables de « l’activité exécutive de la Société » et, selon l’article n°5, les décisions de ces deux organismes devaient être « adopté par unanimité ». De cette façon le droit virtuel de veto pour n’importe quel État était établi.

La SDN créa des organisations adjointes comme, par exemple, l’Organisation Internationale du Travail (OIT). Face à la vague révolutionnaire qui secouait l’Europe dès la révolution russe de 1917, pour la SDN, la création de l’OIT se devait « à la conviction que la paix internationale était inséparable de la paix sociale ». Pour de nombreuses personnes, avec la SDN un « nouvel ordre international » venait de naître, pour quelques-uns uns même, « un rudiment de Gouvernement Mondial » (Salvador de Madariaga).

De la Société des Nations à l’ONU.

La Société des Nations s’affaiblissant au rythme des crises économiques – bien qu’elle se maintint formellement jusqu’en 1945 – sera définitivement enterrée en 1939, avec les restes d’une nouvelle guerre mondiale qui se terminera avec plus de 55 millions de morts et, une deuxième fois, avec la destruction de l’Europe.

A la fin de la seconde guerre mondiale, le 26 juin 1945, dans la ville de San Francisco, la Déclaration des Nations Unies était approuvée et, avec elle, l’ONU était née. En s’adressant aux représentants réunis à l’Assemblé Générale, le président des Etats-Unis, Truman disait : « Cette déclaration n’a pas été l’œuvre d’une seule nation ou d’un groupe de grandes et petites nations, sinon le résultat d’un grand esprit d’offrir et d’accepter, d’un maximum de tolérance face aux points de vue et aux intérêts des autres »(6). L’ONU naissait-elle, comme disait Truman, d’une manière démocratique et non pas comme « l’œuvre d’une seule nation ou d’un groupe de nations » ? L’histoire de sa naissance démontre que l’ONU est très loin d’être cette fable que raconte Truman.

Le 26 juin 1945, signature de la Déclaration des Nations Unies à San Francisco.

Le 1 novembre 1941, à la Conférence de Moscou, les Etats-Unis, l’Angleterre, la France et l’URSS « … reconnaissent le besoin d’établir le plus vite possible une organisation internationale générale »(7). En décembre 1942 a lieu la Conférence de Téhéran, entre les Etats-Unis, l’Angleterre et l’URSS. Lors du banquet, le dictateur Staline affirma « Maintenant c’est sûr que nos peuples agiront ensemble et amicalement, non seulement dans ce moment, mais aussi après la guerre » (8). Du 21 août au 7 octobre 1944, à Dubarton Oaks (USA), les représentants des Etats-Unis, de la Russie, de l’Angleterre et de la Chine se sont réunis pour dessiner les bases fondamentales de ce qui deviendra la future ONU. Le document dénommé « Propositions pour l’Établissement d’une Organisation Internationale Générale » était un texte complet de la Charte des Nations Unies qui resta bloqué à cause de deux points de divergences : le système de vote dans le Conseil de Sécurité et l’intégration de diverses républiques de l’URSS comme membres des Nations Unies.

Entre le 4 et le 11 février 1945, la Conférence de Yalta se réunissait, où J. Staline (URSS), W. Churchill (Angleterre) et F.D. Roosevelt (USA), signaient le protocole suivant : « 1° Que soit convoqué le mercredi 25 avril 1945 une Conférence des Nations Unies au sujet de l’organisation mondiale et qui aura lieu aux Etats-Unis d’Amérique. (…) 3° Que le gouvernement des États-Unis, au nom des trois puissances, consultera le Gouvernement chinois et le Gouvernement Provisoire Français au sujet des décisions adoptées pendant la présente Conférence concernant le projet d’organisation mondiale. »

Dans la convocation dirigée au reste des nations, on remarquait que « les bases pour une Déclaration » seraient celles établies dans la Conférence de Dumbarton Oaks « complétées à présent par les suivantes dispositions », lesquelles établissaient le Conseil de Sécurité comme organisme clef des Nations Unies, le vote, le droit de veto des membres permanents, les principes directeurs au sujet des « territoires sous tutelle » ; décidaient aussi « le démembrement de l’Allemagne », la politique de « réparations de guerre » ; déterminaient des mesures sur la Pologne, la Yougoslavie, l’Iran, les rapports Bulgaro-Yougoslaves, l’Europe du sud-est, la convention sur les détroits, les accords sur le Japon, etc. En avril 1945 un Comité de Juristes réuni à Washington donnait la touche finale. Deux mois plus tard, l’Organisation des Nations Unies naissait. Une naissance sans doute loin, très loin même, des affirmations de Truman.

L’ONU contient, dans ses principes « l’égalité souveraine de tous ses membres », mais sa structure et ses organismes directeurs sont la négation même de ces principes. Tel qu’on l’avait accordé à Yalta, le chapitre III de la Déclaration établit que l’Assemblée Générale est un « organisme délibératif » qui peut « considérer, étudier, traiter… » mais les décisions de l’Assemblée n’ont pas un caractère obligatoire pour les gouvernements. Dès Dubarton Oaks et Yalta, le Conseil de Sécurité était conçu comme la pièce clef, l’essence de l’ONU. Les décisions du Conseil de Sécurité sont des «obligations auxquelles se conformer » pour les états membres de l’ONU. Les cinq membres permanents du Conseil de Sécurité (USA, Angleterre, France, URSS et Chine) ont le droit de veto et le vote négatif d’un d’entre eux paralyse n’importe quelle décision. En d’autres termes, tandis que, statutairement, la Société des Nations exigeait « la règle de l’unanimité » pour adopter les décisions, les statuts de l’ONU établissent l’unanimité obligatoire… de cinq pays. Pour les défenseurs de l’ONU, la SDN a échoué à cause du « caractère démocratique exagéré qu’on a voulu lui donner et qui dégénéra en une totale anarchie »(9).

À la différence de son prédécesseur, l’ONU naissait après une guerre mondiale dans laquelle les disputes inter-impérialistes s’étaient dirigées vers les Etats-Unis et qui marqua l’hégémonie nord-américaine sur les puissances européennes décadentes. En plus, elle est née au milieu de la montée révolutionnaire généralisée qui menaçait l’existence même du capitalisme en Europe.

L’ONU et le processus de décolonisation.

Quelques médias et courants politiques parlent fréquemment de « l’ONU de la décolonisation », en la présentant comme le « porte-parole de la cause de la décolonisation ». C’est un fait que la période qui va de 1945 à 1965 concentre la plupart de la dénommée décolonisation. Si la première guerre mondiale avait marqué la fin de la suprématie politique des puissances européennes et le début de sa décadence, avec la fin de la seconde guerre (1945), la banqueroute des métropoles européennes spolia les luttes pour l’indépendance dans la plupart des territoires d’Afrique et de l’Asie, sous la domination coloniale anglaise ou française.

Dans ces années, des pays comme l’Inde et le Pakistan (1947), le Ceylan – aujourd’hui Sri Lanka – et la Birmanie – aujourd’hui Myanmar – (1948), le Soudan, le Maroc et la Tunisie (1956), le Ghana (1957), le Nigeria (1960), l’Ouganda (1962), le Kenya (1963), etc. ont obtenu leur indépendance. Dans d’autres pays, ces dates marquent le début de guerres meurtrières contre les puissances coloniales.

Les manières d’accéder à l’indépendance étaient conditionnées par divers facteurs, à partir desquels se produisirent, dans certains cas, des guerres sanglantes et prolongées (comme en Algérie ou en Indochine), dans d’autres, des « accords de décolonisations » (comme dans le sous-continent indien) ; ou bien les deux à la fois, c’est-à-dire des mesures de pressions avec des processus de décolonisation (Indonésie ou Congo Belge).

La guerre accentua le pillage colonial et avec lui la misère de ses peuples, c’est pour cette raison que la lutte pour la libération nationale s’associa, dans de nombreux cas, à la lutte pour la libération sociale. La révolution chinoise de 1949 fut la plus grande expression de ce processus et réveilla, spécialement en Asie, l’unité de ces deux processus, le social et l’anti-colonial (Indochine et Corée). L’opposition frontale au colonialisme créa de puissants mouvements nationalistes de masse dirigés par des seigneurs de guerre bourgeois. Tel fut le cas de Nehru en Inde, Nasser en Egypte ou Sukarno en Indonésie.

Les gouvernements de l’Europe détruite étaient face à un dilemme cornélien : affronter une montée retentissante de la lutte coloniale tandis que, dans leurs propres métropoles, ils étaient harcelés par un puissant mouvement ouvrier qui avait le pouvoir à portée de la main. La question était de savoir comment céder, inévitablement, en conservant en même temps le maximum d’influence économique, politique et militaire sur leurs anciennes colonies.

Face à ce dilemme, l’ONU fut l’instrument politique, juridique et militaire pour défendre les intérêts des grandes puissances coloniales et préserver ainsi l’ordre social de domination. « En donnant l’indépendance, les puissances coloniales ont essayé de limiter les dommages de la décolonisation et prolonger leur domination, sous des formes plus discrètes. Ainsi la plupart des pays de l’Afrique noire ont obtenu l’indépendance . »(10)

La Déclaration des Nations Unies aborda le problème colonial dans cette nouvelle situation. Le mécanisme juridico-politique fut le dénommé Régime International d’Administration Fiduciaire, qui n’était autre chose qu’un pas de plus dans l’établissement de règles du droit international colonial. La différence entre les mandats et le nouveau régime de tutelle réside en ce que l’objectif déclaré de ce dernier est « le développement progressif vers le propre gouvernement ou l’indépendance », tandis que dans celui des mandats ceci était seulement possible dans le dénommé « mandat A ». La tutelle coloniale incluait, entre autres choses, l’instruction militaire et l’établissement de bases militaires.

La « mission » des nations administratrices était d’obtenir une « situation de base » afin que les administrés puissent accéder à l’autonomie. Ainsi, l’ONU devenait un instrument privilégié des grandes puissances pour établir une nouvelle relation avec les pays qui désiraient leur indépendance, un statut dans lequel sont resté attrapés la plus part de ces pays : le statut semi-colonial. C’était la dénommé « dépendance derrière l’indépendance » ou, comme quelques auteurs marxistes l’ont appelé, le « néocolonialisme ».

Les grandes puissances ont préservé la domination ou l’influence politique sur ces pays, elles se sont procuré l’exploitation des ressources économiques, elles les ont convertis en des endroits où exporter les capitaux des métropoles pour « la modernisation » ou « l’industrialisation », elles ont dirigé le pillage des matières premières et des ressources énergétiques et, en échange de quelques exportations limitées, elles se sont assuré l’importation des produits manufacturés. Elles hypothéquèrent ainsi le futur des nouvelles nations « indépendantes ». La misère actuelle de continents entiers, comme l’Afrique, et sa dépendance des grands centres économiques est impensable sans le pillage auquel elle fut soumise avant, pendant et après son « indépendance ».

L’ONU et les interventions militaires

Faire référence aux relations de l’ONU avec les interventions militaires mériterait au moins un travail monographique à ce sujet. Néanmoins, il faut seulement quelques notes pour illustrer, plus qu’il n’en faut, la conduite politique d’une institution qui n’a pas hésitée à utiliser le sabre là où « la diplomatie » n’aboutissait pas.

En avril 1947, l’Angleterre annonce le terme de son mandat sur la Palestine et demande à l’ONU d’étudier « le problème du futur de ce territoire ». L’Assemblée de l’ONU créa un comité spécial « sur la question Palestine » dont le rapport majoritaire propose la division de Palestine entre juifs et arabes. Le 29 novembre 1947, l’Assemblée des Nations Unies résolvait « l’approbation et l’application, au sujet du futur Gouvernement de Palestine, du Plan de Division avec Unité Économique exposée ci-dessous »(11) . La résolution chargeait le Conseil de Sécurité d’adopter « les mesures nécessaires prévues dans le plan pour l’exécution de celui-ci». Même dans le local où eu lieu le vote, il y eu des incidents. Coupant court à la résistance du peuple de Palestine en particulier, et du peuple arabe en général, la partition, la résolution de l’ONU affirmait « que le Conseil de Sécurité considère comme une menace à la paix, une violation de la paix ou un acte d’agression (…) toute tentative destinée à altérer par la force l’accord prévu par la présente résolution »(12) .

Face aux affrontements armés qui se sont généralisés, l’ONU décida d’envoyer une Commission de « cessez-le-feu » à Jérusalem. Le 14 mai 1948, Israël proclamait son indépendance. Le jour suivant une armée arabe provenant de Syrie, de Transjordanie, du Liban et d’Egypte entre en conflit contre l’État Sioniste récemment fondé. Dès cet instant, l’ONU ne s’arrêtera pas de promouvoir le « cessez-le-feu », des « commissions de conciliation », et d’établir des lignes pour une « solution définitive », etc. Cela fait déjà 53 ans et cependant les crimes de l’État Sioniste et le drame du peuple de Palestine continuent. La plus grande enclave militaire impérialiste en territoire arabe, un état créé de manière artificielle pour préserver la domination politique et militaire des puissances impérialiste dans la zone, Israël, a été crée par l’ONU.

La division de la Palestine réveilla le processus révolutionnaire dans les pays arabes. En 1922, l’Angleterre considéra le protectorat en Egypte comme terminé et instaura un régime monarchique qui lui garantissait les privilèges qu’elle maintenait. En juillet 1952, le groupe des Officiels Libres commandés par Gamal Abdel Nasser détrône le roi Faruk et proclame la République. Le nouveau régime naissait comme une expression de la montée révolutionnaire et à la tête de celui-ci le dirigeant de la résistance de la bourgeoisie arabe au processus de semi-colonisation, le panarabisme. Nasser, appuyé sur un puissant mouvement de masses, développa une politique de nationalisations, de réformes sociales qui lui garantirent l’appui populaire et commença la construction de l’immense barrage d’Assouan afin de réaliser quelques mesures de réforme agraire et de modernisation industrielle. L’affrontement contre les puissances coloniales culmina en 1956 avec la nationalisation du Canal de Suez. Dans le discourt qui annonça la nationalisation, Nasser disait : « Nous avons lutté pour nous débarrasser des restes du passé, de l’impérialisme et du despotisme (…). Nous luttons (…) afin d’établir un état indépendant, une véritable indépendance, autant politique qu’économique (…). L’impérialisme a essayé par tous les moyens de porter atteinte à notre nationalisme arabe. Il a essayé de nous disperser et de nous diviser. C’est pour ceci qu’il a créé l’Etat d’Israël (…). Aujourd’hui je vous dirai tout au sujet des négociations. Dés 1952 et après la victoire de la révolution, l’Angleterre et les Etats Unis ont commencé à établir des contacts avec nous et nous ont demandé de nous allier à eux mais nous avons toujours répondu que nous ne pourrons jamais faire partie d’un pacte qui ne regrouperait pas tous les états arabes (…). »(13).

La nationalisation fut combattue avec l’intervention des troupes israéliennes, françaises et anglaises qui occupèrent le canal. Non sans frictions entre les Etats-Unis et ses alliés européens, une résolution de l’Assemblée des Nations Unies exigeait la retraite des troupes et leur substitution par une Force d’Urgence des Nations Unies « pour le maintien de la paix », la UNEF. Ainsi naissaient ceux que l’on appelle communément les « casques bleus ».

Comme l’affirme Maurice Bertrand lui-même : « l’ONU ne fut pas conçue ‘pour établir la paix’, c’est-à-dire faciliter les négociations avant ou pendant les conflits, sinon seulement pour maintenir la paix une fois que l’utilisation de la force ait réussi à obtenir une solution. ».

L’ONU et le droit à l’autodétermination des peuples.

Chez les garants de l’ONU, il est commun de parler de la défense que cette organisation a fait et fait du droit d’autodétermination des peuples. De nombreuses organisations nationalistes ont en l’ONU l’espoir de leur libération nationale.

Apparemment, lorsque l’ONU « tarda » à intervenir au Kosovo ou au Timor, ou ne l’a pas fait en Tchétchènie, elle serait en train de « contredire ses principes ». Pour ceux qui réclament l’existence d’une telle contradiction, c’est un fait qu’il existe plusieurs documents et résolutions de l’ONU, sa propre Déclaration Constitutive, dans laquelle figure expressément comme un principe élémentaire le droit d’autodétermination des peuples. Dans un des documents les plus mentionnés, la Déclaration de Principes sur le droit international, on peut lire : « Tous les peuples ont le droit à déterminer librement, sans ingérence externe, leur condition politique et de continuer leur développement économique, social et culturel (…). L’établissement d’un État souverain et indépendant ou l’acquisition de n’importe quelle autre condition politique décidée librement par un peuple, constituent les formes de l’exercice du droit de libre détermination de ce peuple… . ».

Ce qui est sûr c’est que (au moins en apparence), il se passe avec une telle reconnaissance ce qui se passe en général avec le droit bourgeois qui, dans le meilleur des cas, reconnaît un droit mais non l’exercice de celui-ci. Robert Lansing, qui fut secrétaire du président nord-américain Woodrow Wilson, disait que le principe des nationalités « est une de ces déclarations qui paraissent vraies, qui sont fondées sur le Droit Naturel mais qui, lorsqu’elles se revendiquent pour des cas concrets deviennent un facteur d’instabilité politique et de désordre et, de nombreuses fois, de cause de rébellion. ». Pour l’auteur de cette phrase, le droit d’autodétermination des peuples est « un principe chargé de dynamite ».

Apparemment, le fait que tant les pays de l’Europe Occidentale et même la Russie aient souscrit des documents où figurait le droit d’autodétermination des peuples est choquant, alors que ce droit était « un principe chargé de dynamite » à l’intérieure d’une Europe, de l’Est et de l’Ouest, remplie de nationalités.

Mais, pour couper court aux éventuelles équivoques, la résolution de l’ONU elle-même, précédemment citée clarifia : « Aucune des dispositions des paragraphes précédents ne se comprendra dans le sens où elles autorisent ou fomentent n’importe quelle action acheminée à violer ou à porter atteinte, totalement ou partiellement, l’intégrité territoriale des États souverains… ». Afin de résoudre n’importe quelle interprétation équivoque, La Déclaration Constitutive des Nations Unies fut accompagnée d’un vaste Document explicatif des contenus de la Déclaration dans lequel on pouvait lire : « D’ailleurs (…) ce principe n’est pas compatible avec les objectifs de la Déclaration sinon dans la mesure où il implique que les peuples ont le droit de s’administrer eux-mêmes, mais n’ont pas le droit de sécession »(14). Et s’il reste un doute à ce sujet, U. Thant, qui fut Secrétaire Général de l’ONU en 1970, disait : « Les Nations Unies n’ont jamais accepté, n’acceptent pas, et, je crois, n’accepteront jamais le principe de sécession à l’égard d’une part du territoire de ses États membres. »(15).

Et, cependant, c’est précisément là où réside le problème essentiel de la souveraineté des nations, parce que le droit d’autodétermination des peuples, sans le droit de sécession, n’est qu’une expression trompeuse destinée à légitimer l’annexion des petites nations aux mains des grandes. L’ONU est née comme l’institution dédiée à essayer de donner une légitimité « démocratique » et universelle à un principe : tous les peuples n’ont pas le droit de déterminer librement leur condition politique et de continuer leur développement économique, social et culturel.

L’institution centrale de l’ordre politique de l’après-guerre.

Un des arguments réitérés par les courants pro-réformes de l’ONU est que sa structure l’a rendu « inopérante ». Un Conseil de Sécurité (CS) regroupé autour de cinq membres permanents et le droit de veto qui « paralyse » le «fonctionnement normal» des Nations Unies. Comme nous avons essayé de démontrer, le CS et le droit de veto ne sont pas des faiblesses, des erreurs, sinon le noyau substantiel, la raison d’être de l’ONU.

L’ONU – sa Déclaration et, essentiellement, sa structure – fut la forme institutionnelle, juridico-politique qu’adopta, après la seconde guerre mondiale, le partage des zones d’influences dans le monde entre l’impérialisme et la bureaucratie soviétique. L’ONU devenait alors l’institution prédominante de l’ordre politique de l’après-guerre, c’est¬à-dire du régime politique, l’expression de la dénommée coexistence pacifique. Pour les grandes puissances européennes et les Etats-Unis, l’accord permettait de démanteler les révolutions ouvrières en cours en Europe, et de garantir que l’ordre social dominant continuerait d’être l’impérialisme ou ce que l’euphémisme en usage appelle la société de marché. Et, là où ni la diplomatie, ni même la violence, n’ont pu freiner les révolutions en cours et l’expropriation des capitalistes (Europe de l’Est, Chine, Corée, Cuba, Vietnam, …) la bureaucratie moscovite se chargerait de les maintenir dans leur « zone d’influence ».

Il est fréquent d’utiliser, comme symbole de la « paralysie », les 279 occasions où, pendant toutes ces années, un des « grands » utilisa le droit de veto. Sans doute ce chiffre exprime un processus plein de tensions, mais il convient de se rappeler que, dans le fond, le veto n’empêchait jamais de préserver les zones d’influences de chacun.

Sous la bannière de l’ONU, les Etats Unis sont intervenus en Corée, en 1952. Sous la même bannière, en 1960, des troupes européennes débarquèrent au Congo, en appui aux intérêts belges et des multinationales minières du Katanga, contre l’indépendance. Dans d’autres occasions, le CS ne fut pas un obstacle pour les interventions militaires. Il en fut ainsi à Cuba, en mars 1961, lorsque les Etats-Unis sont intervenus contre la révolution cubaine dans la célèbre Baie des Cochons. Le gouvernement cubain présenta une motion à l’ONU mais l’Assemblée Générale décida de « remettre le cas à l’OEA », de laquelle, évidemment, Cuba était exclu. Et c’est ainsi que les Etats-Unis envahirent la République Dominicaine en avril 1965. Ou en 1962, lorsqu’ils l’ont fait au Vietnam. Et que dire de l’empêchement du veto pour que la bureaucratie soviétique puisse garantir l’ordre dans sa zone d’influence. Ainsi elle a pu le faire en 1956 contre la révolution hongroise et en 1968 contre la révolution tchécoslovaque.

Bosnie, Kosovo… les nouvelles enclaves coloniales.

Il y a déjà cinq ans qu’ont été signés, dans la base nord-américaine de Dayton, les accords qui ont mis fin à la guerre en Bosnie et qui seraient le « modèle » de futurs accords. Selon les Accords de Dayton, il devrait y avoir un an de transition supervisé par une « administration internationale ». Cette année de transition se terminerait avec des élections qui donneraient lieu à la « naissance démocratique de la nation bosniaque ». En septembre 1996, les élections qui furent supervisées par les organismes internationaux que l’ONU avait désignés ont eu lieu. Cependant, l’« administration internationale » fut prolongée initialement deux ans de plus pour une « période de consolidation » et, en décembre 1997, on décida la prolongation indéfinie.

La présence d’organismes internationaux, comprenant plus de 200 ONG, qui interviennent dans la mise en pratique des politiques du gouvernement, a fait que quelques-uns baptisent Sarajevo comme la « capitale mondiale de l’interventionnisme ». Le Bureau du Haut Représentant de la Communauté Internationale (BHR) a accumulé chaque fois de nouveaux pouvoirs, au point que, dès 1997, les pouvoirs incluent de décider sur la présidence du Conseil des Ministres, prendre des mesures qui ne sont pas accordées par les autorités bosniaques, destituer de leur poste des élus à tous les niveaux du gouvernement, etc. La dénommée « communauté internationale » règle en Bosnie absolument tout : les décisions des « autorités bosniaques », les fournitures des services municipaux, les pratiques d’emploi, les admissions dans les collèges, les sports, etc. Plus de 50.000 soldats et « administrateurs internationaux » veillent à tout parce que, selon eux, la population bosniaque « endommagée et traumatisée » n’est pas capable d’agir indépendamment et de prendre des décisions « entre ce qui est correct et incorrect »(16).

Sur le schéma juridico-politique de Dayton, en février 1999, les traités de Paris/Rambouillet qui mettaient fin à la guerre en Kosovo sont signés. Lorsque cet article paraîtra, les élections municipales du Kosovo auront eu lieu. En théorie, un pas important pour l’auto-gouvernement. Toutefois, pour dissiper les doutes, l’Administrateur des Nations Unies, Bernard Kouchner, tandis qu’il harangue les albano¬kosovars afin de participer aux élections, (« Vous êtes le type de gens qui pourra réussir que ces élections soient libres et démocratiques »(17)) clarifie que « la mission internationale devra se donner un délai d’un maximum de 10 ans pour obtenir les premiers résultats et projeter la retraite militaire »(18).

Comme en Bosnie, les « administrations internationales » de l’ONU se prolongent elles mêmes indéfiniment. Pareil qu’en Bosnie, la présence massive des militaires et ONG caractérisent la vie quotidienne et, pareil que dans les anciennes enclaves coloniales, la vie tourne autour des militaires et des « emplois » que garantit la présence du colonisateur. Le 15 août dernier, les soldats de la KFOR fermaient l’usine de plomb de Zvencan « à cause des émissions de gaz polluants » ce qui déclencha un affrontement avec les 400 travailleurs de l’usine et nous rappelle l’incident prolongé des ces mêmes forces avec les mineurs de Krepca.

Il y a déjà plusieurs dénonciations et au moins deux procès judiciaires contre des soldats nord-américains à cause de mauvais traitements envers la population. Et le 5 juin dernier, comme dans les anciennes administrations coloniales, le journal kosovar Dita fut retiré de circulation pendant huit jours.

En ce qui concerne les conditions matérielles d’existence -qui sont la source des problèmes, la base matérielle du problème national- après l’intervention de l’OTAN et de l’ONU, autant la Bosnie que le Kosovo, loin de la « souveraineté nationale », sont en train de reproduire le spectacle des économies et des sociétés coloniales les plus décadentes : celles des enclaves militaires. Ce sont des économies qui tournent autour de la présence militaire et des ses dérivés civils, où l’on ferme les usines tandis que les bordels prolifèrent et où les jeunes n’ont pas d’autre futur que d’émigrer pour devenir de la main d’œuvre bon marché dans les « grandes puissances » européennes.

Du point de vue des droits nationaux de ces peuples, il y a bien peu à ajouter, cependant les derniers événements en Yougoslavie méritent d’être mentionnés. L’opposition yougoslave n’a pas cessé de rappeler et de réclamer aux Nations Unies que la résolution 1244 du Conseil de Sécurité de l’ONU, signée après l’agression militaire en Serbie, établit la souveraineté serbe sur Kosovo et le retour progressif des forces militaires yougoslaves a Kosovo.

Les choses se compliquent puisque les manifestations des forces politiques et du peuple albano-kosovar ne laissent aucun doute et les concentrations massives réclamant l’indépendance se succèdent de nos jours. Serions-nous donc retournés à la case départ ? Du point de vue de ceux qui défendent le droit à l’autodétermination des peuples, comprenant leur droit à la sécession, malheureusement, non. C’est pire puisque, comme dit l’Administrateur de l’ONU : « la meilleure réussite de l’ONU au Kosovo fut désarmer l’UCK »(19) .

C’est cela la prouesse de l’ONU : désarmer les peuples, donner le monopole des armes à une armée professionnelle commandée et dirigée par l’administrateur colonial de service, condamner la population à vivre dans la misère ou à émigrer hors de l’enclave… Quant à la lutte qui fut à l’origine du problème, le droit national, c’est oublié. Le problème c’est que pour que la mission se termine, ils ont besoin de ce qu’ils n’ont pas : la résignation du peuple kosovar.

Ceux qui ont dénoncé, le jour-même, l’ONU pour l’embargo d’armes en Bosnie, ceux qui ont revendiqué le droit des peuples à se défendre, armes à la main, sommes accusés, tout au moins, de « militaristes » ou de « violents ». Ce n’est pas mon intention d’aborder ici un sujet aussi délicat que celui de la violence, mais je veux rappeler, tout au moins, que c’est un curieux pacifisme que celui qui clame désarmer les peuples tandis qu’il donne le monopole des armes aux armées. Curieux antimilitarisme et pacifisme de ceux qui ont trouvé dans les interventions militaires de l’OTAN et de l’ONU la réponse aux conflits nationaux.

Timor indépendant ?

Le 30 août dernier, le Timor Loro Sae (leTimor Oriental) célébrait un an du référendum où fut décidée son indépendance. L’exigence de la gauche à l’ONU pour qu’elle intervienne après les événements sanglants qui succédèrent au vote populaire fut quasi unanime. Le discours du député de la LCR française, Alain Krivine, reprochant à l’ONU son intervention tardive est excessivement connue, ainsi qu’est connue l’enthousiaste campagne des dirigeants du Bloco de Esquerdas (BE) portugais réclamant la même intervention. Pour les dirigeants du BE « la conquête de l’indépendance de Timor Loro Sae -récompense plus que juste pour la souffrance indescriptible d’une nation aux mains d’un régime qui chercha son extermination – a l’effet d’une lumière au bout d’un tunnel. Finalement, dans cette fin de siècle, il est encore possible de mener à bon terme une lutte de libération »(20) .

Au Timor, un an plus tard, celui qui gouverne est un administrateur de l’ONU, le brésilien Sergio Vieira de Mello : toutes les décisions lui incombent. À l’occasion du premier anniversaire du référendum au Timor, la même presse portugaise qui soutenait tant l’intervention, faisait des commentaires du genre : « Les timorais entre l’espoir et l’incertitude. Douze mois ayant passés , l’ambiance qui se vit au Timor est celle de la liberté, mais la facture à payer est élevée, le style de vie des étrangers, surtout ceux de l’ONU, contraste avec la pauvreté du peuple timorais, la trace de la destruction est encore présente dans la mémoire et dans les rues et la lutte pour la survie se déroule de jours en jours… ». Le responsable même des infrastructures du gouvernement de l’ONU affirme, un an plus tard, que, dans son domaine « nous avons pratiquement tout à faire (…) ce qui est fait ce ne sont à peine que des raccommodages. (…) Les réseaux d’eau et d’assainissement élémentaires sont pratiquement inexistants (…). Quant au transport (…) en plus des nombreuses jeeps de l’administration transitoire de l’ONU, des motos et quelques tacos colorés qui servent de taxi-autocar qui vont rendre l’âme, avec des passagers suspendus aux poignées des portes, circulent dans les rues du territoire (…) La vie reprend à la capitale (…) avec une circulation chaotique dans les rues sales, des maisons roussies, où déambulent des porcs, des chèvres et des personnes (…). Les magasins sont encore peu nombreux et ceux qui existent appartiennent aux portugais, australiens et chinois. ».

Le taux de chômage est de 80% et « à part les quelques timorais embauchés par l’ONU, les postes de travail ne sont pas abondants (…). La population locale se demande où sont partis les presque 55 millions de contos déjà récoltés pour le territoire (…). Dans le secteur de la justice, on a décidé que la législation indonésienne reste en vigueur (…) le jugement des crimes graves continue sans dates fixées. »

L’unique institution bancaire qui existe à Timor, la Banque Nationale Ultramarine (BNU), reçoit tous les jours des centaines de personnes à la recherche d’un prêt. La raison est que la Banque Mondiale, en collaboration avec le BNU, a lancé un « programme de prêts » avec un intérêt de 10% annuels sans date limite de paiement. Chaque timorais pouvait demander entre 110.000 écus et 11 mille contos, pourvu qu’il présente « un projet viable ». « Jusqu’à mi-août, déjà 6,7 millions de contos avaient été demandés, mais à peine 20 propositions furent acceptées. ». (…) « Un autre problème à résoudre par le gouvernement transitoire est celui des nombreux réfugiés qui se trouvent encore à Timor Occidental »(21) .

Sans doute que l’indépendance de Timor Loro Sae serait, comme le disent les dirigeants du BE, « une récompense plus que juste » pour le peuple maubère en souffrance. Aussi, nous ajoutons, que cette indépendance n’est pas une garantie suffisante pour résoudre les problèmes sociaux. Ce que les faits ne démontrent nulle part c’est qu’une telle indépendance existe et, moins encore, qu’avec la présence de l’ONU il soit possible de « mener à bon terme une lutte de libération ». Avec le gouvernement de l’ONU, le Timor est aujourd’hui plus loin de l’indépendance et plus près, lamentablement, d’une nouvelle enclave coloniale.

Ordre « multipolaire » et lutte pour le socialisme.

Pour ceux de gauche qui soutiennent les nécessaires réformes de l’ONU, il s’agit de fonder les rapports internationaux sous un « ordre multipolaire ». Selon les mots du Bloco de Esquerdas portugais : « Un ordre basé sur le droit, qui renonce à l’usage de la force militaire pour résoudre les conflits territoriaux, doté d’un système international de sécurité collective et de coopération pour le développement, avec un fonctionnement démocratique (…). ». Avec un « fonctionnement démocratique d’un Conseil de Sécurité [qui aurait] la force pour imposer la paix et empêcher les agressions ». Et où « l’Organisation Mondiale du Commerce et les institutions financières mondiales doivent être soumises au contrôle politique et aux principes de responsabilités démocratiques »(22) .

Dans le même sens, ils étaient nombreux ceux qui, à travers différentes ONG et moyens intellectuels, ont fait une systématisation des propositions pour faire de l’ONU un grand Parlement Mondial (23). La démocratisation plus complète de l’ONU ferait partie d’un pari pour une nouvelle réglementation des rapports internationaux entre les peuples et les États, un « nouveau contrat mondial ».

Est-ce qu’un Parlement Mondial, au-dessus des États, des armées, des multinationales, des banques, etc., capable d’imposer démocratiquement des décisions contraires à la volonté de ceux-ci, est possible ? Est-ce qu’un Parlement Mondial, capable d’obliger par la force de la raison aux banques et multinationales pour « qu’elles se soumettent au contrôle politique et aux principes de responsabilité démocratique » et qu’elles agissent avec des critères d’un « commerce juste », est possible ?

Tout au moins, il faut dire que ce Parlement Mondial ne serait possible qu’à condition que le système économique mondial accepte de reculer de 150 ans, à l’époque du libre échange ; que les multinationales, les Banques, les Compagnies d’Assurances, etc., admettent de renoncer au principe de « la production pour le profit » ; que les banques et les spéculateurs renoncent à exporter des capitaux, se limitent à exporter des marchandises et établissent leurs rapports commerciaux sur des critères moraux de « justice dans le prix » ; que les usuriers renoncent à l’encaissement de la Dette Externe et Interne des États ; que les pays de l’Union Européenne, le Japon et les États-Unis établissent un système de « réparation » pour restituer le pillage des matières premières et des sources énergétiques des pays d’Amérique Latine, d’Asie et d’Afrique, prémisse élémentaire pour commencer à rétablir des conditions minimums d’égalité ; que le Complexe Militaro-industriel renonce aux 800.000 millions de dollars brassés chaque année par le commerce d’armes et qu’il accepte de se reconvertir en une industrie productive ; que des pays comme les Etats-Unis, l’Allemagne, l’Espagne ou le Portugal acceptent, au besoin, que des casques bleus de la République Dominicaine et du Congo se présentent avec leurs tanks à Washington, Berlin ou Madrid pour leur imposer les résolutions que le démocratique Conseil de Sécurité aurait décidé… Faire reculer l’histoire de plus de deux siècles pour reprendre la formation des États nationaux modernes en faisant préalablement un partage équitable des territoires.

Bien loin de n’importe quel « pragmatisme » politique, le nouvel ordre multipolaire n’est qu’une utopie fondée pour faire reculer l’histoire, c’est-à-dire, par conséquent, une utopie réactionnaire.

Obtenir une institution internationale capable d’établir des rapports d’égalités entre les nationsest une tâche indissociable de la lutte pour changer la base matérielle, l’ordre social existant. Il est bon, alors, de conclure en se rappelant un passage du premier manifeste international des travailleurs, le manifeste inaugural de l’Association International des Travailleurs, souscrit en octobre 1864 :

« Si l’émancipation des classes travailleuses requiert l’union fraternelle et la coopération des diverses nations, comment va-t-on pouvoir arriver à ce grand objectif avec une politique extérieure qui poursuit des fins abjectes, qui spécule avec des préjugés nationaux et dilapide dans des guerres de piraterie le sang et la richesse du peuple ? Ce ne fut pas la sagesse des classes dominantes, mais l’héroïque résistance de la classe ouvrière anglaise contre sa criminelle sottise qui préserva l’occident de l’Europe d’une croisade transatlantique en faveur de l’éternisation et de la propagande de l’esclavage (…). Les monstrueuses ingérences, impassiblement tolérées, de cette puissance barbare qui a sa tête à Saint-Pétersbourg et ses mains dans tous les cabinets d’Europe, ont enseigné aux classes travailleuses le devoir de s’initier dans les secrets de la politique internationale, de surveiller les actes diplomatiques de ses gouvernements respectifs pour s’affronter à ceux-ci lorsque ce sera nécessaire. Et, dans les cas où ils ne peuvent pas réussir à les en empêcher, s’allier dans une dénonciation simultanée et faire valoir ainsi les simples lois de la morale et de la justice qui doivent régir les relations entre les personnes, et imposer aussi sa validité comme les lois suprêmes des rapports entre les nations ».

« Si l’émancipation des classes travailleuses requiert leur union et leur concours fraternels, comment pourraient-elles accomplir cette grande mission si une politique étrangère, qui poursuit des desseins criminels, met en jeu les préjugés nationaux et fait couler dans des guerres de piraterie le sang et dilapide le bien du peuple?

Ce n’est pas la prudence des classes gouvernantes de l’Angleterre, mais bien la résistance héroïque de la classe ouvrière à leur criminelle folie qui a épargné à l’Europe occidentale l’infamie d’une croisade pour le maintien et le développement de l’esclavage outre Atlantique.

L’approbation sans pudeur, la sympathie dérisoire ou l’indifférence stupide avec lesquelles les classes supérieures d’Europe ont vu la Russie saisir comme une proie les montagnes-forteresses du Caucase et assassiner l’héroïque Pologne, les empiétements immenses et sans entrave de cette puissance barbare dont la tête est à Saint-Pétersbourg et dont on retrouve la main dans tous les cabinets d’Europe, ont appris aux travailleurs qu’il leur fallait se mettre au courant des mystères de la politique internationale, surveiller la conduite diplomatique de leurs gouvernements respectifs, la combattre au besoin par tous les moyens en leur pouvoir, et enfin lorsqu’ils seraient impuissants à rien empêcher, s’entendre pour une protestation commune et revendiquer les simples lois de la morale et de la justice qui devraient gouverner les rapports entre individus, comme lois suprêmes dans le commerce des nations. » (24)

 

Notes :

(1) El mundo, 4/9/2000

(2) «L’impérialisme, stade suprême du capitalisme». V.I.Lenin

(3) La Sociedad de Naciones. José Luis Neila Hernández.

(4) Article 22 du Pacte de la Société des Nations.

(5) La Sociedad de Naciones.

(6) Documentos básicos sobre historia de las relaciones internacionales 1815-1991. Editorial Complutense.

(7) Las Naciones Unidas. Pablo J. De Irazábal. Cuadernos Historia 16.

(8) Ídem.

(9) Las Naciones Unidas.

(10) La descolonización : El tercer mundo.

(11) Resolución 181(II) de la ONU sobre Palestina (29 de Noviembre de 1947)

(12) Ídem. Bb

(13) Nacionalisation du canal de Suez, 26/07/1956, Documents basiques sur l’Histoire des Relations Internationales 1815-1991- Editions Complutense

(14) Doc 343 I/1/16 Volumen VI.

(15) La teoría del derecho a la autodeterminación de los pueblos.

(16) New Left Review, David Chandler

(17) El Mundo, 13 de Agosto de 2000.

(18) El Mundo, 11 de Junio de 2000.

(19) El Mundo, 28 mars 2000.

(20) As nossas prioridades. Bloco de Esquerdas (Portugal)

(21) Les citations correspondent au Semanario Expreso (Portugal), 30 de Agosto de 2000.

(22) As nossas prioridades, Bloco de Esquerdas (Portugal).

( 23) Voir travail de Vicens Fisar : Las Naciones Unidas…

(24) https://materialisme-dialectique.com/manifeste-inaugural-de-lassociation-internationale-des-travailleurs/

Bibliographie :

A globalização da pobreza, Michel Chossudovsky, Editora Moderna (1999).

A ONU, Maurice Bertrand, Editora Vozes Ltda. (1994).

Documentos básicos sobre historia de las relaciones internacionales 1815-1991, Juan Carlos Pereira Castañares, Pedro Antonio Martínez-Lillo, Editorial Complutense (1995).

El colonialismo hispanofrancés en Marruecos, Victor Morales Lezcano, Editorial Siglo XXI (1976).

El colonialismo (1815-1873), Elena Hernández Sandoica, Editorial Síntesis (1994).

Equilibrio, hegemonía y reparto, Ricardo Miralles, Editorial Síntesis (1996).

El protectorado bosnio y las implicaciones para Kosovo, David Chandler, New Left Review, edición castellano , número 1.

El desafío de Naciones Unidas ante el mundo en crisis, Vicenç Fisas, Icaria (1994).

El Imperialismo etapa superior del capitalismo, V.I. Lenin, Editorial Polémica (1975).

Geopolítica del caos, Le Monde Diplomatique, edición española. Temas de debate (Mayo 1999).

Historia de la OTAN, de la guerra fría al intervencionismo humanitario, Fernando Hernández Holgado, Catarata (2000).

Intervencionismo humanitario: una reflexión crítica, Carlos Taibo, Marxismo Vivo, número 1 (Julio 2000).

La rebelión de Asia Historia 16, temas de hoy (1998).

La Sociedad de Naciones, José Luis Neila Hernández, Arcos/Libros S.L. (1997).

Las Naciones Unidas, Pablo J. de Irazábal, Cuadernos Historia 16 (1985).

La descolonización: el tercer mundo, Ana Pastor Sanmillán, Editorial Akal (1995)

La teoría del derecho a la autodeterminación de los pueblos, Sergio Ruiz Rodríguez, Cuadernos y debates CEPC (1998).

Le Monde Diplomatique, edición española, noviembre 1996, junio 1997, diciembre 1999.

Sobre Europa y Estados Unidos, León Trotsky, Ediciones Pluma (1976).

TEMAS para el debate, Número 8, julio 1995.