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La restauration n’a pas démontré la supériorité du capitalisme

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Au début du 20ème siècle, la Révolution russe a montré au monde que les travailleurs et les paysans pouvaient mettre en échec la bourgeoisie, l'exproprier et se mettre à la tête de l'Etat. A la fin de ce même siècle, la bourgeoisie a montré au niveau international qu'elle pouvait restaurer le capitalisme dans tous ces états où elle avait été expropriée. A première vue, cela donne l'impression que l'histoire démontre la supériorité du capitalisme sur le socialisme. C'est la conclusion que beaucoup en ont tirée, tant dans la droite comme dans la majorité de la gauche.

Ce n'est pas la première fois que la bourgeoisie déclare sa victoire finale sur le socialisme
 
A partir de la restauration du capitalisme, la droite a proclamé la fin du socialisme et même la fin de la classe ouvrière et de la lutte de classes. Dans la majorité de la gauche a été décrétée l'impossibilité que les travailleurs prennent le pouvoir, ainsi que la nécessité d’être « réaliste », c'est-à-dire réformiste (ne pas aller au-delà de réformer le capitalisme). Un bilan sur ce qui s'est passé tout au long du 20ème siècle est inévitable et indispensable. Il est toutefois nécessaire, avant de le faire, de rappeler que ce n'est pas la première fois que la bourgeoisie annonce sa victoire finale sur le socialisme.
 
Quand la Commune de Paris a terminé dans un bain de sang, toute la bourgeoisie a pensé que, de cette manière, les travailleurs n'oseraient plus jamais leur contester le pouvoir. La supériorité de la bourgeoisie paraissait indiscutable. La bourgeoisie était loin d'imaginer que la Commune de Paris, même mise en échec, inspirerait de nouvelles révolutions, spécialement la russe.
 
En 1914 a commencé la Première Guerre Mondiale, une guerre entre les différentes puissances impérialistes pour se disputer les marchés, spécialement les colonies. A cette même époque, les travailleurs étaient parvenus à construire leurs propres partis, indépendants de la bourgeoisie. La IIème Internationale socialiste s'était développée partout dans le monde. Des millions de travailleurs étaient regroupés dans les partis de cette Internationale ou les prenaient comme référence. Toutefois, peu après, face à la Guerre Mondiale, la direction de l'Internationale a considéré aussi qu'elle devait être « réaliste ». De cette manière elle a transformé ces partis dans des appendices de l'impérialisme. Des millions de travailleurs, des différents pays, ont été envoyés par les chefs de l'Internationale s'entretuer sur les champs de bataille, chacun derrière sa bourgeoisie respective. Les faits paraissaient indiquer que la classe ouvrière ne pourrait jamais jouer un rôle indépendant de la bourgeoisie. Toutefois, ce sera la guerre mondiale elle-même qui ouvre une situation révolutionnaire dans toute l'Europe, et en réponse à la trahison de la IIème Internationale, apparaissent les grands chefs révolutionnaires du 20ème siècle (Vladimir Lénine, Léon Trotsky, Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht… ) qui se mettent à la tête de nouvelles révolutions. C'est ce qui a permis le triomphe de la Révolution russe et la construction de la IIIème Internationale, déjà non comme appendice de la bourgeoisie impérialiste, mais comme le Parti Mondial de la Révolution.
 
Peu de temps après le triomphe de la Révolution russe, la bourgeoisie se mobilise au niveau mondial pour récupérer le pouvoir au moyen d'une guerre civile. Elle a lancé 21 armées étrangères, dirigées par les puissances impérialistes, contre la classe ouvrière au pouvoir. En peu de temps, les armées de la contre-révolution ont gagné, l'une après l'autre, toutes les batailles. Des régions complètes de la Russie ont été récupérées par la contre-révolution. Les troupes de la bourgeoisie se sont approchées de Petrograd où se trouvait le pouvoir central de la révolution. Les travailleurs ont été obligés de construire l'Armée Rouge, mais la supériorité militaire de la bourgeoisie était indiscutable. La première expérience socialiste paraissait arriver à sa fin. Les chefs de la bourgeoisie étaient convaincus de leur victoire. Cependant, l'Armée Rouge a commencé à se récupérer et a finalement triomphé dans la guerre civile, non parce qu'elle avait reçu un renforcement d'armes, mais parce qu'elle a mené la guerre avec les méthodes de la révolution. De cette manière, contre toutes les prévisions, le socialisme a démontré sa supériorité sur la bourgeoisie, sur un terrain que personne ne pourrait imaginer : celui de la guerre.
 
A la fin de la Guerre Civile, la Russie était à moitié détruite. De l'industrie ne restaient que quelques restes. Les indices de production de l'année 1920 n'arrivaient pas à 20% de ceux de 1913 (avant le début de la Première Guerre Mondiale). La classe ouvrière elle-même, qui avait pris le pouvoir, était détruite. Une partie avait trouvé la mort dans la guerre civile et la majorité des survivants était au chômage, étant donné la destruction de l'industrie. Pour survivre, la première expérience socialiste avait besoin de manière urgente de l'aide de la classe ouvrière des pays les plus avancés, mais cette aide n'est pas venue. La révolution allemande a été mise en échec, de même que le reste des révolutions dans les pays de l'Europe. De cette façon, la Russie, qui était déjà un pays arriéré, en plus d'être à moitié détruite, se trouvait isolée. Une fois de plus, la fin de la première expérience socialiste s'approchait.
 
Léon Trotsky, voyant le caractère dramatique de la situation, a proposé en février 1920 au Comité Central du Parti Bolchevique de faire un virage dans la politique économique du parti. Sa proposition était de mettre un terme à la politique connue comme Communisme de Guerre, qui signifiait, entre autres, que tout ce que les paysans produisaient au-delà des besoins de leur propre consommation, était réquisitionné par l'Etat ouvrier. Trotsky a vu la nécessité de créer des stimulants matériels (capitalistes) pour que les paysans produisent davantage. Il a proposé de suspendre les réquisitions et de les remplacer par la perception d'un impôt en espèces. Ainsi, les paysans auraient la liberté pour vendre leurs produits sur le marché.
 
Cette proposition de Trotsky, qui signifiait le rétablissement du marché capitaliste, a été durement critiquée au Comité Central (elle a perdu par 11 voix contre 4). Lénine était parmi ceux qui s'opposaient à la proposition de Trotsky.
 
Le Comité Central a décidé de continuer avec le Communisme de Guerre, et la situation de la Russie, loin de s'améliorer, a continué à s'aggraver. Aux dires de Trotsky, « la vie économique du pays a lutté une année de plus contre la mort dans une voie sans issue ».1
 
Ce n'est qu'un an plus tard, en 1921, que Lénine a assumé les positions de Trotsky et que le 10ème Congrès du Parti Bolchevique a voté la NEP (Nouvelle Politique Economique), par laquelle le Communisme de Guerre a été abandonné, tant à la campagne qu’en ville. A la campagne, les positions de Trotsky ont été reprises et dans les villes, l'existence d'entreprises privées a été autorisée. Beaucoup d'entreprises étatiques ont même été louées à des chefs d'entreprise, qui les faisaient fonctionner sur la base des normes du capitalisme. Comme résultat de cette politique, durant l'année 1925, la terre continuait à être étatique mais seulement 4% des moyens de production agricoles étaient entre les mains des communes de paysans, tandis que 96% était entre les mains de particuliers. D'autre part, la NEP a signifié le renforcement des koulaks (paysans riches), et l'existence des marchés paysans a permis le surgissement d'un nouveau secteur social, les NEPmen (les hommes de la NEP), qui s'étaient enrichi en agissant comme intermédiaires.
 
L'économie russe a commencé lentement à récupérer. Toutefois, la première expérience socialiste paraissait encore une fois être arrivée à sa fin, puisque la récupération avait lieu en faisant appel aux mécanismes du marché capitaliste. Précisément à cause de cela, des voix se sont levées très haut, en faveur et contre la NEP, en URSS et au niveau international.
 
Depuis des positions de gauche, la direction bolchevique était durement critiquée parce qu'on considérait qu'avec la NEP se restaurait le capitalisme.
 
Depuis des positions réformistes (ou de droite), au contraire, pour la première fois Lénine faisait l'objet d'éloges. Ainsi par exemple, le vieux réformiste allemand Karl Kautsky, un ennemi de la Révolution d'octobre, soutenait la NEP précisément parce qu'il croyait qu'avec elle, le retour au capitalisme était garanti. Le « Lénine pragmatique », disait-on à l'époque, avait terminé par accepter la supériorité du capitalisme.
 
Ce que la bourgeoisie et ses agents ne pouvaient pas comprendre, c'est que la direction bolchevique avait donné un pas en arrière, en direction du capitalisme, pour donner par la suite deux pas en avant, en direction du socialisme. Ce que la direction bolchevique a fait, en réalité, avec la NEP, c'était d'utiliser le capitalisme pour fortifier l'Etat ouvrier. C'est pourquoi, l'Etat a toujours maintenu le monopole du commerce extérieur, le monopole du transport (ferroviaire et maritime), le monopole des institutions de crédit et, dans certaines limites, la planification économique centrale. Les résultats devenaient évidents en peu de temps. Déjà dans les années 1924 et 1925, la production industrielle s'approchait à celle de 1913 (elle est arrivée à 71% de ce chiffre). Et le plus important à souligner est que, malgré les concessions au capitalisme que la direction bolchevique a été obligée de faire, durant l'année 1924, 62% des moyens de production étaient socialisés et les 4/5 de la production industrielle provenaient des entreprises de l'Etat.2
 
De cette manière, une fois de plus, le socialisme démontrait sa supériorité sur le capitalisme, maintenant sur le terrain de l'économie.
 
La restauration du capitalisme. Le bilan que nous a laissé Léon Trotsky
 
Actuellement, avec la restauration du capitalisme, l'impérialisme et ses alliés réformistes au sein du mouvement ouvrier essaient de nous convaincre que le socialisme n'a pas de futur et que le capitalisme a démontré, historiquement, sa supériorité. Comme nous avons vu, cette discussion n'est pas nouvelle, au point que, en 1936, Léon Trotsky a fait allusion à cette soi-disant supériorité du capitalisme quand il voyait la dégénération de l'Etat Soviétique et prévoyait, à partir de là, la possibilité de la restauration du capitalisme (ce qui a finalement été le cas).
 
Trotsky a dit : « Au cas où l'URSS échouerait, fruit de difficultés internes, de coups externes et d'erreurs de la direction (et nous espérons que ce ne sera pas le cas), le fait inéluctable resterait, comme garantie pour le futur, que seulement grâce à la révolution prolétarienne, un pays arriéré a fait, en moins de deux décennies, des pas sans précédent dans l'Histoire. Ainsi se clôture le débat avec les réformistes dans le mouvement ouvrier. »3
 
Pour prouver son affirmation, Trotsky donnait, entre autres, les données suivantes : « Le bassin de la rivière Don a produit 2.275.000 tonnes de charbon en décembre 1913, et 7.125.000 tonnes en décembre 1935. Durant les trois dernières années, la production de fer a doublé. […] En 1920, quand le premier plan d'électrification a été élaboré, il y avait dans le pays 10 usines régionales, avec une capacité totale de 253.000 kW. En 1935, il y avait déjà 95 usines régionales, avec une capacité totale de 4.345.000 kW. En 1925, l'URSS occupait la 11ème place dans la production d'énergie ; en 1935, elle n'était devancée que par l'Allemagne et les Etats-Unis. Dans la production de tracteurs, elle occupe la première place dans le monde. La même chose pour la production de sucre. »4
 
L'expropriation de la bourgeoisie, la nationalisation de l'économie et la planification économique centrale ont obtenu ce qu'aucun pays capitaliste arriéré n'a pu obtenir dans toute son histoire. L'URSS a eu un développement spectaculaire sur tous les terrains. Le développement sans précédent de son économie a permis d'éliminer la faim, le chômage, l'analphabétisme, le manque de logement, et il a permis un accès massif de la population à la science et la culture, à un tel point que l'URSS a été à l'avant-garde dans la conquête de l'espace. L'URSS a été le premier pays au monde à lancer un satellite, ainsi que le premier à envoyer un satellite habité en orbite.
 
L'expropriation de la bourgeoisie dans d'autres pays arriérés, comme en Chine et à Cuba, a aussi donné lieu à des résultats spectaculaires sur le terrain économique, des résultats qui se sont manifestés, par après, dans d'autres secteurs. La petite Cuba arriérée s'est mise à l'avant-garde de tout le continent latino-américain en ce qui concerne la médecine, les sports et la lutte contre l'analphabétisme.
 
La Révolution russe et les révolutions qui y ont succédées, ont montré qu'un développement spectaculaire de l'économie a eu lieu quand la bourgeoisie a été éliminée par la classe ouvrière et le peuple. Cela démontre que la bourgeoisie n'accomplit aucune fonction sociale, est un parasite qui vit de la société et qui, précisément à cause de cela, menace toute l'existence humaine.
 
En faisant un bilan de la Révolution russe, Trotsky signale : « Avec ces messieurs de l'économie bourgeoise, il n'y a plus rien à discuter : le socialisme a démontré son droit à la victoire, déjà non dans les pages du Capital, mais dans l'arène économique qui correspond à un sixième de la surface terrestre ; non dans le langage de la dialectique, mais dans le langage du fer, du ciment et de l'électricité. ».
 
Ce bilan de Trotsky, fait en 1936, est le bilan que nous devons faire en commémorant les 90 ans de la Révolution russe : le socialisme a montré son droit à la victoire.
 
La restauration du capitalisme ne change pas notre bilan
 
Ce bilan dressé par Trotsky est souvent mis en question. Il y en a beaucoup qui disent « qu'il faut être réaliste » : la restauration du capitalisme démontre sa supériorité sur le socialisme.
 
Ce type de raisonnement est erroné. Il ne sert même pas pour analyser une partie de football (celui qui gagne n'est pas toujours le meilleur) et beaucoup moins sur le terrain de l'histoire et de la sociologie.
 
Dans les années trente, le fascisme s'est étendu comme une traînée de poudre à travers l'Allemagne, l'Italie, l'Espagne et beaucoup d'autres pays. Ce fait n'exprimait pas la supériorité de ces régimes mais la décadence du capitalisme. De la même manière, la restauration du capitalisme dans les anciens Etats ouvriers ne montre pas la supériorité du capitalisme mais sa crise profonde, ce qui est évident, précisément, dans les pays où il a été restauré.
 
Comme l'a prévu Trotsky, la restauration du capitalisme est en train de provoquer « un recul catastrophique dans l'économie et la culture »5 d'une telle ampleur que la bourgeoisie elle-même commence déjà à se préoccuper. Une commission de scientifiques de l'UNESCO étudie les conséquences sur la planète de la disparition probable de la Russie dans les prochaines cent cinquante années. Le fait est que, depuis la restauration du capitalisme, les indices de natalité dans ce pays sont négatifs, vu les hauts indices de mortalité, provoqués par tout type de maladies, de contrôle facile dans d'autres pays.
 
Il est vrai qu'il faut être réaliste. Mais être réalistes ne peut pas nous mener à identifier les camps d'exterminations nazis avec le progrès, de la même manière que nous ne pouvons pas parler de supériorité du capitalisme quand il montre, dans les anciens Etats ouvriers, sa phase la plus destructive.
 
La contre-révolution stalinienne ouvre le chemin à la restauration capitaliste
 
Mais s'il est vrai qu'en Russie l'expropriation de la bourgeoisie a provoqué un développement spectaculaire de l'économie et de la culture, il faut se demander pourquoi alors le capitalisme a été restauré ?
 
Dans les années 30, la vieille direction bolchevique, celle qui avait dirigé la révolution de 1917, celle qui avait exproprié le capitalisme, celle qui avait mis en échec la contre-révolution dans la guerre civile, avait été déplacée du pouvoir de manière brutale au moyen de calomnies, de prisons, de déportations et de meurtres. La nouvelle direction du parti et de l'URSS, avec Staline à sa tête, représentait un nouveau secteur social, les milliers de fonctionnaires du parti et de l'Etat qui, bien qu'ayant assumé leurs postes pour servir le prolétariat révolutionnaire, s'étaient graduellement distanciés de leurs bases pour commencer à défendre leurs propres intérêts, dans un processus similaire à celui qui a lieu dans les syndicats. C'est-à-dire, les anciens dirigeants s'étaient transformés en fonctionnaires et ces fonctionnaires s'étaient transformés en bureaucrates.
 
Il y a plusieurs facteurs qui expliquent pourquoi ces fonctionnaires se sont éloignés à tel point des bases ouvrières et populaires, et pourquoi ces nouveaux bureaucrates ont finalement déplacé les vrais révolutionnaires du pouvoir.
L'activité des masses révolutionnaires a souffert un reflux profond. La Première Guerre Mondiale, et la Guerre Civile que la bourgeoisie a organisée pour essayer de récupérer le pouvoir, avec ses suites de destruction, de faim et de mort, ont provoqué une usure profonde et une fatigue dans les masses. Qui plus est, la classe ouvrière, qui avait été l'avant-garde de la prise du pouvoir, a aussi été l'avant-garde de la guerre civile et une bonne partie a péri sur les champs de bataille. La défaite de la Révolution européenne, et spécialement de la Révolution allemande, a approfondi l'état d'esprit négatif de la population russe. Cette situation a fait qu'un abîme s'est creusé entre les fonctionnaires de l'Etat et les masses.
 
Dans les années 30, le monde a été surpris par les avancées spectaculaires obtenues par l'URSS dirigée par Staline. Dans son livre La Révolution Trahie, Trotsky soulignait ces avancées et disait qu'elles étaient le résultat de la Révolution d'octobre, mais avec cela, il disait que si la classe ouvrière ne parvenait pas à expulser la bureaucratie dirigée par Staline et récupérer le pouvoir, la restauration du capitalisme serait inévitable. De cette manière, en pleine croissance spectaculaire de l'économie, Trotsky a été capable d'anticiper, dans les années trente, ce qui arriverait cinquante ans plus tard.
 
« Le socialisme dans un seul pays » : la théorie de la restauration
 
Trotsky considérait, tout comme la direction bolchevique entière, que la Révolution d'octobre, avec toute son importance, n'était qu'un levier pour la révolution mondiale, sans laquelle on ne pourrait pas arriver au socialisme, où que ce soit sur la planète. Staline, par contre, a inventé après la mort de Lénine sa théorie du « socialisme dans un seul pays », selon laquelle le socialisme pourrait être réalisé en Russie sans avoir besoin de la révolution mondiale, ce qui l'a mené par après à construire une autre théorie : la coexistence pacifique de l'URSS avec l'impérialisme.
 
Les marxistes considéraient que le socialisme avait la possibilité de triompher quand le capitalisme, par ses contradictions, ne pourrait plus se développer. En ce sens le triomphe de la révolution socialiste signifierait, depuis son premier jour, une avancée par rapport au capitalisme sur le terrain de l'économie et de la culture. Cohérent avec ce raisonnement, Marx s'attendait à que la révolution socialistetriompherait d'abord dans les pays capitalistes les plus avancés : la France, ensuite l'Allemagne et par après l'Angleterre.
 
Toutefois, la Révolution a triomphé d'abord en Russie, un pays extrêmement arriéré. Comme nous disions précédemment, l'expropriation de la bourgeoisie en Russie a permis une croissance spectaculaire de l'économie et de la culture, mais cette croissance partait d'un niveau très bas.
 
Presque vingt années après le triomphe de la révolution, en 1936, l'URSS disposait de 5 km de voies ferrées par 10.000 habitants tandis qu'en France il y en avait 15,2 et aux Etats-Unis 33,1. En cette même année, l'URSS a produit 0,6 automobiles par mille habitants alors que les Etats-Unis en ont produit 23.
 
Trotsky souligne spécialement la consommation de papier, comme un des indices culturels les plus importants. En 1935 en URSS, la fabrication était de moins de 4 kilos par habitants, à comparer avec 34 kilos aux Etats-Unis et 47 kilos en Allemagne.
 
A partir de ces données, Trotsky caractérise que le régime soviétique traversait « une phase préparatoire dans laquelle il fait de l'importation, de l'assimilation, et se sert des conquêtes techniques et culturelles d'Occident […] cette phase devra durer toute une période historique ».6
 
L'URSS était ainsi, comme partie contradictoire de l'économie mondiale, dans la dépendance de cette économie contrôlée par le capital impérialiste.
 
L'URSS n'avait qu'un chemin pour dépasser la contradiction provoquée par son retard : étendre la révolution au niveau international, spécialement vers les pays les plus avancés. Toutefois la politique de Staline du « socialisme dans un seul pays » et de la « coexistence pacifique » rendait cette tâche impossible.
 
La théorie du socialisme dans un seul pays, qui est née comme une utopie réactionnaire, s'est finalement transformée en une stratégie contre-révolutionnaire qui a mené Staline à trahir toute révolution qui menacerait ses partenaires impérialistes. Cela a été particulièrement évident à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, quand Staline a dissout la IIIème Internationale, c'est-à-dire l'instrument pour la Révolution Mondiale, à la demande de Winston Churchill, Premier ministre anglais, et qu'il a empêché que les travailleurs de l'Europe centrale, et spécialement ceux de la France développée, prennent le pouvoir.
 
Ainsi, l'encerclement de la restauration se fermait sur la Russie et sur les autres Etats ouvriers. L'impérialisme continuait à faire pression, avec tous les moyens, pour la restauration du capitalisme. La bureaucratie dirigeante maintenait ces Etats de plus en plus isolés du prolétariat mondial. Et cette même bureaucratie, avec des privilèges matériels énormes, et avec un niveau de vie semblable à celui de la bourgeoisie, avait besoin à son tour de la restauration pour perpétuer ces privilèges.
 
La restauration
 
A la fin des années 50, il s'avérait déjà évident que l'idée du « socialisme dans un seul pays » n'était qu'une utopie réactionnaire. L'ensemble des économies de l'Est européen, sans condition de concurrencer avec les grandes puissances impérialistes, perdait son dynamisme initial. Elles continuaient à grandir, mais à un rythme de plus en plus petit.
 
Au début des années 60, la situation s'aggravait encore plus, puisque dans l'ensemble de ces pays, les économies ont commencé à décliner.
 
Face à cette nouvelle réalité, la bureaucratie se trouvait face à deux chemins. Abandonner la politique de coexistence pacifique avec le capitalisme en reprenant le chemin des bolcheviques, c'est-à-dire de la révolution mondiale, ou faire appel à l'impérialisme à la recherche d'aide.
 
Comme on sait, la bureaucratie a adopté le second chemin. Elle a intensifié les relations avec l'Occident à la recherche de technologies plus avancées. Entre les années 63 et 68, ces relations se sont intensifiées à un tel point que cette période est passée à l'histoire comme « l'âge d'or du commerce Est – Ouest ». Toutefois, comme on pouvait s'y attendre, le commerce inégal contrôlé par l'impérialisme a provoqué un résultat désastreux pour les économies de l'Est, et la bureaucratie a fait encore une fois appel au capitalisme, maintenant à la recherche de prêts. Ceux-ci ont été obtenus assez facilement, ce qui a mené à ce que ces Etats soient emprisonnés dans une énorme dette externe. Entre 1970 et 1987, l'URSS a multiplié sa dette externe par 42.
 
La bureaucratie russe, ainsi que l'ensemble des autres bureaucraties, déchargeaient le poids de la crise sur la population avec des résultats tragiques. En Russie, l'espérance de vie, qui était de 70 ans en 1972, allait tomber à 60 ans au début des années 80.
 
La fin de cette histoire est bien connue. Avant l'approfondissement de la crise économique, et face à la crainte d'une convulsion sociale, la bureaucratie russe, dirigée par Gorbatchev, a entamé en 1986 le démontage de ce qui restait de l'Etat ouvrier, conquis en octobre 1917, et s'est lancé définitivement dans les bras de l'impérialisme. Le capitalisme a été restauré, cequi a été accompagné d'une destruction d'une telle ampleur que de nos jours, comme nous disions précédemment, le futur de la Russie, comme pays, est mis en question.
 
Revenons maintenant au bilan initial
 
La restauration du capitalisme est-elle la preuve de l'échec du socialisme ? C'est impossible de faire cette affirmation. La Révolution russe n'est parvenue qu'à prendre les premières mesures pour aller en direction du socialisme. Mais ces mesures ont été tellement profondes que le capitalisme au niveau mondial a tardé presque 70 ans pour les détruire. Et cela, en prenant en considération que pendant toutes ces années, il a disposé des armées les plus puissantes du monde, qui ont envahi l'URSS avec ce but en deux occasions, et il a en outre disposé dans ces Etats d'une bureaucratie collabo, assassin de révolutionnaires, qui a agi comme son agent et a dirigé la restauration du capitalisme.
 
Non. Il n'y a pas d'échec du socialisme. Nous sommes face à l'échec de la bureaucratie et sa théorie du « socialisme dans un seul pays » et nous sommes face à une évidence : si le capitalisme continue à régir le monde, le chemin vers la barbarie est inévitable. Il suffit de voir ce qui arrive dans les Etats ouvriers, où a triomphé la restauration.
 
Tout comme cela a été le cas avec la Commune de Paris, la classe ouvrière et les nouvelles générations de révolutionnaires auront dans la Révolution russe de 1917, et dans ses vicissitudes, un matériel précieux d'étude et de réflexion pour préparer et mettre en oeuvre de nouvelles et victorieuses révolutions.
 
___________________
* Cet article a apparu dans la revue Marxisme Vivant nº 16 (décembre 2007)
 
1 Léon Trotsky, Ma Vie
2 Données du livre Où va la Russie ? de Léon Trotsky, 1925
3 Léon Trotsky, La Révolution trahie
4 Ibidem
5 Ibidem
6 Ibidem

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