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Les « emplois » des titres-service

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En 2004, le gouvernement a instauré un régime qui permet aux particuliers de faire appel à des aide-ménagères pour un coût assez bas. L’Etat intervient directement dans la rémunération des travailleurs du secteur, et le particulier qui fait appel à ces services a droit à une déduction fiscale.

Concrètement, le particulier s’inscrit dans le système, fait appel à une société agrée et commande des chèques (9 € pour une heure de travail) avec lesquelles il paye le prestataire des services. Celui-ci est embauché par la société agréée qui le paye comme un salarié et lui assigne des « clients » dont elle récupère alors les chèques via le prestataire. Le particulier peut déduire le montant dépensé en chèques-services sur la feuille d’impôts.

On compte aujourd’hui environ 2 300 entreprises agrées avec un total de 140 000 travailleuses. (98 % des travailleurs de ce secteur sont des femmes.)

Nous avons rencontré une travailleuse du secteur. Arrivée d’Espagne il y a peu, pour chercher un travail désormais inexistant là-bas suite à la crise économique et aux mesures drastiques d’austérité, elle a finalement trouvé un emploi dans ces « titres-services ».

Nous avons abordé avec elle différents aspects du travail et du secteur.

Les travailleurs du secteur

« Ce n’est pas vrai que les gens qui travaillent dans ce secteur n’ont pas fait d’études, mais il n’y a pas de travail ! Il y a des migrants qui viennent d’autres pays, et c’est difficile de s’insérer dans cette société sans parler la langue. Ils ont des diplômes qui ne sont pas reconnus ici, et pour les faire valider, ce sont des démarches très coûteuses. Ils travaillent donc dans ce secteur mal payé. Ils peuvent être ingénieur, ou médecin, mais ici, leur diplôme ne les sert pas, faute d’homologation. Et donc, à un moment, on prend n’importe quoi comme travail, car il faut survivre. En Espagne, cela se passe dans tous les secteurs, comme par exemple le secteur de la construction, où on trouve beaucoup des gens qui ont fait des études. Par exemple, mon compagnon est licencié en droit, mais il a travaillé dans le domaine de la construction. Et il y a beaucoup de gens comme lui. »

Les conditions de travail

Au quotidien

« Travailler dans les titres-services, chez les clients, ça veut dire travailler dans l’intimité, et ce n’est pas facile. Ce sont des « clients » et chacun a ses propres exigences, ses priorités.

On ne reçoit pas une formation adéquate pour travailler là, car il y a des produits chimiques à manipuler et ce n’est pas évident de savoir comment on va les utiliser. Et il manque toujours des produits, des serpillières, ou on a des seaux qui ne sont pas adéquats…

Et ce n’est pas seulement nettoyer  : c’est nettoyer, repasser, faire le repas chez certains (moi je ne le fais pas) et la couture.

Parfois, il y a des personnes âgées ou des personnes handicapées à la maison. Donc tu n’es pas vraiment à l’aise en faisant ton travail. »

Le temps partiel

« La plupart des contrats sont à temps partiel. C’est mon cas notamment. Si les clients sont absents, par exemple, comme aujourd’hui, ils demandent le chômage économique. Et pour demander le chômage économique, le client doit prévenir 10 jours avant pour que l’employeur demande les papiers, mais dans les faits, cela ne se fait pas. Et même si cela se faisait, dans ma situation, ça ne sert à rien, car quand je vais à la CAPAC avec les papiers, ils me répondent que ça ne va pas parce que la loi a changé. Avant, tout le monde avait droit au chômage mais maintenant, il y a des conditions. Et ces conditions ne sont pas remplies dans mon cas vu mon âge et le temps durant lequel j’ai cotisé. Je n’ai donc pas droit au chômage économique. Et ça veut dire que je travaille à temps partiel, que j’ai peu d’argent, et si les gens sont absents, l’Etat ne me rembourse pas parce que je n’y ai pas droit. Je dois cotiser au moins 2 ans et demi ou 3 ans pour avoir droit au chômage. Pour moi, ce sont des journées de travail perdues, car personne ne me paye ces journées. « Lutter contre la pauvreté », ce n’est pas cela.

Si on tombe au chômage, on va recevoir une misère. Sur le long terme, quand on parle des pensions, on a une pension misérable. C’est ça, ce que veut dire le temps partiel.  »

Le salaire

« On ne touche pas grand-chose ! Et je ne peux pas réduire mon temps de travail malgré des problèmes de santé, des douleurs, sinon, je vais toucher un salaire misérable. J’ai 50 ans et je ne me vois pas travailler comme cela à 60 ans. Je ne pourrai pas le faire. Et même si je continue dans ce secteur, à 60 ans, je dois réduire les heures.

Mon employeur ne me payait pas non plus le transport, alors qu’il y est obligé. Et j’ai donc dû me renseigner un jour, parce que je voyais qu’il y avait des problèmes dans la fiche de paye  : on ne me payait pas le transport, ni l’indemnisation pour les vêtements, il y avait des heures qui manquaient. J’ai laissé passer un certain temps avant d’aborder la question, et l’employeur me devait presque 300 euros. Et même s’il m’a fait directement un virement, cela ne se justifie pas, et si je n’avais pas abordé la question, je n’aurais rien eu. Lorsque je suis allée là-bas, avec la photocopie (j’avais laissé l’originale chez moi), elle a d’abord nié, puis, en ouvrant l’ordinateur, c’est une autre fiche de paye à mon nom qui est apparue, avec plus d’argent. »

La pénibilité

« Quand tu fais le ménage chez toi c’est fatiguant, mais imagine que tu le fasses chez 5,6, 7 clientes. Il y a des fois où je travaille 9 heures, 10 heures sur une journée. Et ce sont toutes des grandes maisons. Je ne travaille pas dans des appartements. Ce sont des maisons avec 4, 5 salles de bains, les chambres, les escaliers, faire le repassage,…C’est très fatigant. Et quand tu as fini, tu recommences, mais les clientes ne sont pas proches les unes des autres, elles sont dispersées. Je travaille dans 5 ou 6 communes différentes et lorsque je sors de chez une cliente, je dois courir…et pas de pauses. Je mange dans le métro, ou chez la cliente suivante si c’est permis, mais de toute manière, tu es mal à l’aise. Il y en a même qui ne veulent pas qu’on utilise les toilettes. »

La relation avec les clientes

« Je dépends de la présence des clientes comme je l’ai déjà dis. Ce sont toujours des clientes, ça reste très féminin. Et ce ne sont pas n’importe quelles clientes, ce sont des clientes avec de hauts revenus. Une personne pauvre ne peut pas avoir le service d’une aide-ménagère, parce que ça lui coûte trop cher.

Et donc ces clientes sont des clientes de la classe moyennes, de la bourgeoisie, et elles bénéficient d’une réduction fiscale et elles peuvent concilier leur travail avec leur vie privée. Ce que nous ne pouvons pas faire, car nous, nous devons travailler péniblement. On arrive écrasées à la maison, et on continue à travailler chez soi. Donc on ne peut pas parler d’égalité. Ce n’est pas vrai qu’on est égales, une femme bourgeoise n’est jamais égale à une femme travailleuse et pauvre. A chaque prestation, la cliente doit me donner les chèques. Mais parfois elles n’ont pas les chèques, donc ça s’accumule. Elles pourraient même affirmer, si elles le voulaient, que je n’ai pas travaillé. Parfois, elles ont une si grande maison qu’elles ne veulent pas aller chercher les chèques en haut ! « Ah, je vais te payer la prochaine fois… ». Et que puis-je dire  ? C’est comme mon employeur. J’ai plusieurs patrons. Et je ne vais pas dire « non, la législation dit que vous devez me donner les chèques après chaque prestation » .

Et les prestations, c’est au moins trois heures. Ce qui n’est pas non plus toujours le cas. »

Le secteur des titres- services et les subsides du gouvernement

« C’est le budget général de la sécurité sociale qui finance les titres services. Donc, le gouvernement préfère payer de l’argent à des sociétés privées pour gérer cela. N’importe qui peut avoir une société de titres services, il n’y a pas de conditions, ils ne sont pas exigeants. Il n’y a pas d’inspection pour voir si les choses fonctionnent bien ou pas.

Le gouvernement dit qu’il crée des emplois. Oui, mais quels emplois  ? Ce sont des emplois précaires.

Dépenser de l’argent pour des sociétés privées qui ne gèrent pas bien le travail, je ne le considère pas comme valable, ni à long terme.

Si le but principal du gouvernement était de lutter contre le travail en noir et la pauvreté, ce but n’est pas atteint. Je pense que cela devrait être aux mains des services publics sans intermédiaires. Et que l’on crée des emplois qui ne sont pas précaires. Avec cet argent, on peut créer des emplois, de vrais emplois, on peut aussi faire d‘autres choses, des crèches, des maisons de repos, gratuites, publiques et de qualité. Parce qu’en fait, quand on ne fait pas cela, c’est la femme qui est obligée d’élever les enfants, faire le ménage, s’occuper de ses parents malades.

Et les gens, en ayant ce travail, restent dans la précarité et la pauvreté. Ça a aidé les gens avec de hauts revenus qui font appel à ces services. Mais cela n’aide pas les travailleuses à sortir de la pauvreté. »

Le travail syndical dans le secteur

« Je ne suis pas encore affiliée. Je vais encore attendre un peu. Et pour l’instant, je parle directement avec mon employeur. Je n’ai aucun contact avec les syndicats. Je n’ai même aucun contact avec les travailleuses. Je ne sais pas combien de personnes travaillent là. Je dois me défendre toute seule. Et même pour rencontrer l’employeur, c’est compliqué. On me disait, lorsque j’avais signalé des problèmes sur ma fiche de paye, de laisser les chèques dans la boîte aux lettres, car on ne voulait pas me voir, et on n’avait aucun argument à me donner. »

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