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Belgique: Des élections à la rue…

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Les élections sont passées et les nouveaux bourgmestres nommés, mais ce n’est pas le calme plat qui a suivi, dans l’attente du 26 mai 2019. Contre toute attente, ces dernières semaines, le mécontentement a gagné la rue. Et l’odieuse politique xénophobe installée dans le gouvernement a ébranlé un peu la « stabilité » tant espérée des patrons.

Les élections communales ont montré ‑ de manière déformée, comme dans toutes les élections dans notre « démocratie » ‑ un certain rejet de la politique du gouvernement fédéral et la volonté de changement dans une partie importante de la population. En effet, le PS reste le premier parti en Wallonie, malgré tous les scandales de corruption, et il contrôle des villes et des communes très importantes, avec de bons scores à Bruxelles. Ecolo cartonne dans quatre communes à Bruxelles et fait partie, avec Groen, de plusieurs majorités au Sud comme au Nord du pays. Et le PTB triple le nombre d’élus dans le pays par rapport à 2012 et peut maintenant s’asseoir à la table des négociations pour constituer des majorités. A cela s’ajoutent les bons résultats de listes citoyennes et autres indépendantes dans certaines communes.
Toutefois, le Vlaams Belang revient sur les devants de la scène dans de nombreuses communes en Flandre, et la N-VA progresse, De Wever restant le maître du jeu à Anvers. La distribution du pouvoir reste stable, bel et bien entre les mains des partis du patronat. Malgré la confiance que les travailleurs ont donnée aux partis « de gauche » avec leur vote, ce n’est pas cela qui va changer la situation de la population. Dès le lendemain des élections, le travail en coulisse continue pour garantir les réformes exigées par le patronat, la libéralisation des services publics, la réduction des charges patronales, la reforme des pensions, etc.

Bannon ou Marrakech

C’est vrai que le Pacte migratoire de l’ONU fut l’occasion pour la N-VA de donner un coup de pied dans la fourmilière. Depuis quelques années, l’impérialisme est confronté au défi du flux sans précédent des migrations causées par ses guerres dévastatrices, et le 19 septembre 2016, l’Assemblée générale de l’ONU a adopté à l’unanimité une Déclaration de New York pour les réfugiés et les migrants. Le président de l’Assemblée, Miroslav Lajčák, affirmait alors cyniquement qu’il s’agissait de « tirer partie des avantages de la migration et d’en atténuer les risques ».1 Le 2 décembre 2017, après avoir perdu la majorité dans la Chambre lors des élections de mi-mandat, Trump décide de retirer le soutien des Etats-Unis à cette initiative, mais finalement, le 13 juillet 2018, les autres 192 Etats, dont la Belgique par la voix de son Premier ministre, se mettent d’accord sur un « Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières » et se donnent rendez-vous à Marrakech le 10 et 11 décembre pour adopter le texte. Les derniers mois toutefois, l’extrême-droite s’organise dans un anti-Marrakech sous la direction de Steve Bannon, l’ancien chef de la campagne présidentielle de Trump, avec quelques petits succès : le retrait de plusieurs pays en Europe. Et Bolsonaro n’attend que son investiture pour retirer également le Brésil de l’accord de Marrakech.
Le samedi 8 décembre dernier, le Vlaams Belang, fort de son succès électoral, se permet d’accueillir dans les salons du Parlement Flamand une réunion anti-immigration de cette extrême droite internationale, avec la présence de Bannon himself et de Marine Le Pen.2 Et une Marche contre Marrakech est annoncée ‑ via les réseaux sociaux, elle aussi ‑ pour le dimanche 16 décembre, à deux pas du Parc Maximilien. Le même samedi 8, la N-VA retire ses ministres du gouvernement, après une semaine de bisbrouille bien médiatisée avec ses anciens partenaires suédois, dorénavant stigmatisés de « gouvernement Marrakech » en vue des élections de mai 2019, où elle veut reconquérir un électorat déserté vers le Vlaams Belang.

« Le pouvoir d’achat, la sécurité, le climat »

Michel n’a pas de problème pour remplacer les ministres déserteurs. En particulier, Maggie De Block peut très bien remplacer Theo Francken en tant que Secrétaire d’Etat à l’Asile et la Migration. Le jeudi précédent, Reynders avait déjà fait savoir que la politique migratoire, définie dans l’accord de gouvernement, « n’est pas très différente de ce que faisait Maggie De Block dans le précédent gouvernement ».3 Et les anciens partenaires s’arrangent pour sauver les meubles : un gouvernement en « affaires courantes », jusqu’aux élections du 26 mai 2019, auxquelles chacun sera libre de se préparer à sa façon. « Les affaires courantes ? Oh, vous savez, on en a l’habitude en Belgique, c’est presque une tradition. […] C’est un concept sur lequel on n’a pas légiféré. On peut donc, durant cette période, faire tout ce qui est nécessaire. »4 Pas de problèmes pour que la Belgique signe à Marrakech. En d’autres temps, Reynders se vantait d’avoir « fait voter 15 milliards d’euros de garantie pour aider la Grèce [pendant] les deux tiers de 2010 en affaires courantes ».5 Le traité de Maastricht a été signé en 1992 par Mark Eyskens et Philippe Maystadt, et le traité de Lisbonne en 2007 par Guy Verhofstadt, tous des Ministres en affaires courantes. Excusez du peu.
Le dimanche, le premier Conseil des ministres en affaires courantes annonçait les priorités du gouvernement sous les beaux mots de «  pouvoir d’achat, sécurité et climat », marquant ainsi la continuité. Le show du samedi autour de « Marrakech » avait escamoté dans les médias le fait que le même jour, un millier de Gilets Jaunes, désireux de récupérer un pouvoir d’achat toujours en baisse, au profit des patrons, avaient été encerclés dans un guet-apens, suivi de la capture de la moitié d’entre eux. Le mardi précédant, la Belgique avait défendu les positions élitistes de Trump dans la Conférence sur le climat en Pologne, contre l’avis de 70 milles belges qui étaient descendues dans les rues de Bruxelles deux jours avant pour défendre une planète au service de toute l’humanité.
Et après avoir claqué la porte, la N-VA a déjà assuré qu’elle votera « toutes les décisions qui ont fait l’objet d’un accord politique avant la chute du gouvernement ».6 On pourra discuter si le « gouvernement de Marrakech » est le même qu’avant, avec d’autres ministres, ou si c’est un autre. Cela fait partie de la campagne électorale pour mai 2019, et tout cela est aussi imprévisible que les tweets de Trump. Mais De Wever sait qu’il y a du pain sur la planche pour le jobs deal (dégressivité des allocations de chômage, salaires à la productivité, etc.), les pensions et d’autres dossiers, et il confirmait le lundi 10 : « Ces bons points-là, nous voulons les approuver. Je ne veux absolument pas d’élections anticipées. »7

Dans cette lutte de classes, les travailleurs ne cessent de se défendre.

Le Front commun syndical prévoit un rassemblement devant le siège de la FEB pour le vendredi 14, à 11 h. Mais Robert Vertenueil (FGTB) craint que « les grèves risquent d’être nombreuses dans les entreprises ». Quant à la FEB, Pieter Timmermans est « soulagé qu’il y ait un gouvernement. […] Le ‘jobs deal’, l’énergie, le budget mobilité et autres sont à quelques mètres de l’arrivée, donc j’espère vraiment que le Parlement puisse encore voter ces réformes. ».
Les Gilets Jaunes sont une confirmation que les craintes de Vertenueil sont justifiées. La coupe est pleine. Une rage monte dans la population et principalement parmi les secteurs le plus précarises, des travailleurs qui ne peuvent plus payer le loyer, le chauffage, le médecin, ni manger correctement, alors que des parlementaires partent avec des indemnités de plusieurs milliers d’euros pour aller remplir des postes dans d’autres « représentations » bien rémunérées.
Tout au long de ces quatre ans de gouvernement Michel, les travailleurs n’ont pas cessé de se mobiliser, de descendre dans la rue, de faire grève pour se défendre contre la lutte acharnée de la classe des patrons pour les faire payer le fardeau de la crise. Les grandes luttes dès avant la mise en place du gouvernement Michel, avec grève générale, ont été soigneusement déviées par les directions syndicales vers des manifestations plutôt symboliques. La réforme des pensions illustre bien la situation. Les discussions en haut lieu ont rapidement accepté le principe même que l’on doit travailler quelques années en plus, limitant la discussion à une liste de métiers pénibles. Aucun plan de lutte conséquent n’a été avancé, et après des discours enflammés, ces directions se limitaient à attendre « un signal positif de la part du patronat », ce qui ne signifie pas autre chose que d’assurer leur présence dans les différents organes de concertation, comme le Groupe des Dix, pour négocier avec le patronat à huis clos. Mais les travailleurs sont revenus à la charge. La grève récente de bpost a montré que les travailleurs peuvent obtenir des résultats quand ils dépassent l’immobilisme d’une bureaucratie syndicale. Et Ryanair, Deliveroo, Aviapartners ont montré que la lutte dépasse les frontières de la Belgique.
Nous devons exiger des directions syndicales de soutenir les Gilets Jaunes, de participer aux actions, de les défendre contre la répression du gouvernement des patrons. Et avec eux, avancer pour changer, non une équipe à la Rue de la Loi, mais le système même de l’exploitation de l’immense majorité des gens par une clique d’actionnaires et de chefs d’entreprise grassement rémunérés.

Tous ensemble, contre ce système,
pour les travailleurs, pour le socialisme.
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1 RTBF, 19.12.2018 à 17h07
2 Agence Belga , 07.12.2018
3 Didier Reynders, Le Soir 6.12.2018
4 Yves Leterme, Le Soir 13/01/2011
5 Le Soir 22/01/2011
6 Jan Jambon – Le Soir 10.12.2018
7 L’Avenir, 10.12.2018

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