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Après des élections frauduleuses

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Les Etats-Unis restent enlisés

Le 30 janvier 2005, il y a eu, en Irak, des élections frauduleuses, montées de toutes pièces par les envahisseurs impérialistes dirigés par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, pour une Assemblée Constituante. L'objectif était de démonter (ou au moins de diminuer) la résistance militaire féroce qui, avec le soutien massif de la majorité du peuple irakien, se développe et se fortifie de jour en jour et dispute aux armées des envahisseurs le contrôle effectif du pays. Ils cherchaient aussi, dans la mesure du possible, à obtenir un nouveau gouvernement marionnette avec une plus grande base populaire, et pour cela ils disposaient de la complicité des directions bourgeoises kurdes, dans le nord du pays, et d'importants secteurs du clergé chiite, comme le Grand Ayatollah Ali Sistani (principale autorité de ce courant religieux en Irak), qui a appelé à voter et a soutenu une des listes participantes, probablement la gagnante. En outre, ils ont compté avec le soutien de l'impérialisme allemand et français (qui autrefois s'opposaient à l'invasion) et de l'ONU.

Même s'il n'y a pas encore de données précises sur les élections, comme le niveau de participation et les résultats finaux, toutes les informations indépendantes (et même de quelques médias impérialistes) paraissent indiquer que l'impérialisme et ses complices irakiens ont échoué dans leurs objectifs. Pour mieux comprendre cette appréciation, ainsi que le caractère même des élections, il est nécessaire de partir d'abord d'une caractérisation de la situation actuelle en Irak.

Une guerre de libération qui avance

Ce que nous voyons aujourd'hui en Irak est une guerre de libération avec un soutien de masse, qui accule de manière croissante les occupants impérialistes. Expliquons-nous. Une première guerre d'occupation s'est développée en Irak en mars 2003. Les troupes impérialistes des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne et de leurs alliés y ont obtenu une victoire militaire rapide sur l'armée irakienne  ; ils ont renversé le gouvernement et le régime de Saddam Hussein, ils ont dissous son armée et ont installé un régime colonial, dirigé par Paul Bremer (après une brève période du colonel Jay Garner) et basé sur leurs troupes. Dans le cadre de ce régime, ils ont essayé de former divers gouvernements marionnettes, comme celui de l'actuel premier ministre Allawi (ancien agent de la CIA), et deconstruire une armée irakienne cipaye, jusqu'à présent sans un grand succès.

A partir de ce moment une seconde guerre a commencé, celle du peuple irakien contre les envahisseurs, pour la libération du pays, semblable à celle qu'a développé le peuple du Vietnam du Sud durant les décennies de 1960 et 1970 ou à la résistance dans les pays occupés par l'Allemagne nazie pendant la Seconde Guerre Mondiale. Comme l'a dit un irakien au journaliste américain Dahr Jamail (1)  : "L'invasion a été la guerre des Etats-Unis contre l'Irak. Nous voyons maintenant la guerre de l'Irak contre les Américains" (Libération, 23/12/04). C'est cette guerre qui est en train de se développer et de mettre de plus en plus les troupes des envahisseurs et leur collabos irakiens en échec.

La résistance militaire

Les services de renseignements impérialistes estiment que la résistance militaire compte 40.000 à 60.000 combattants. Si on considère ceux qui leur offrent un soutien logistique, le chiffre dépasse les 200.000 membres. Ils ne sont seulement que l'avant-garde de la résistance, puisqu'ils reçoivent le soutien massif (et sûrement la couverture) de la vaste majorité du peuple irakien. Dans le même reportage, Dahr Jamail indique que "la majorité des irakiens considèrent les membres de la Résistance comme des ´patriotes´ et des ´combattants pour la liberté´. Selon une estimation très conservatrice, la Résistance reçoit aujourd'hui le soutien d'au moins 80% de la population. (…) Les gens lancent des acclamations quand une base ou une patrouille américaine est encore attaquée, ou ils dansent de joie sur les équipements militaires américains en flammes".

Il s'agit d'une résistance très vaste et hétérogène, formée par des secteurs religieux et politiques très divers qui combattent contre l'occupation. Dans les grandes lignes, nous pouvons considérer en elle trois secteurs. Un secteur, composé par les officiers de grade moyen et inférieur de l'ancienne armée irakienne, majoritairement sunnite, s'est replié et est passé à la clandestinité après le triomphe de l'invasion, emportant avec lui une partie de l'arsenal militaire. On le considère comme le secteur avec la plus grande capacité opérationnelle militaire . Le deuxième secteur sont des groupes organisés par fractions religieuses ou politiques, comme l'Alliance Patriotique ou l'armée du Mahdi de l'ecclésiastique chiite al-Sadr. Enfin, il y a un secteur qui comprend de très nombreux personnes ordinaires qui, après avoir souffert des conséquences de l'invasion, ont rejoint la lutte. "La plupart de ses membres sont (…) fondamentalement des gens qui se limitent à résister à l'occupation de leur pays par une puissance étrangère. Ce sont des gens de familles dans lesquelles il y a eu des personnes mortes, prisonnières, torturées et humiliées par les occupants illégaux de leur pays en lambeaux." (ibidem).

Dans cette lutte pour la libération du pays, et malgré la tentative de l'impérialisme d'utiliser les barrières religieuses entre Chiites et Sunnites, qui s'étaient intensifiées avec les persécutions de la dictature de Saddam, l'action des divers groupes commence à s'unifier et à avancer dans une action centralisée, ou au moins de collaboration entre les différentes ailes. "Pendant le siège de Nadjaf (chiite) les mosquées sunnites ont organisé des collectes d'aliments, et il y a eu aussi des combattants sunnites qui ont fourni des armes et des munitions à l'armée du Mahdi. Pendant le siège de Fallujah du mois d'avril passé, les Chiites ont contribué de manière décisive à donner de l'aide et ils ont pris part à une action pacifique qui a obtenu que quelques approvisionnements puissent traverser un cordon américain et arriver jusqu'à Fallujah" (ibidem).

Les actions militaires

On calcule que la résistance comptabilise une moyenne de 100 faits par jour, qui incluent de véritables insurrections militaires, comme celles Fallujah et de Nadjaf, des opérations organisées contre les troupes occupantes, la police et l'armée cipayes, et des attentats suicides individuels avec des bombes. Ceci confirme le caractère de masse de la résistance et de la haine populaire aux envahisseurs et leurs complices locaux. Le journaliste anglais Robert Fisk calcule que, au cours des 12 derniers mois, 190 attentats suicide se sont produits (un ou deux par jour), un chiffre qui quadruple ce qui se passe en Palestine et en Israël, d'où les irakiens ont pris le modèle de ce type d'attaque.

 Toute cette activité militaire a provoqué la mort de 1.300 soldats américains et d'au moins 10.000 blessés, ainsi qu'un chiffre plus difficile à estimer de morts et de blessés parmi les irakiens collabos, qui exercent des fonctions politiques ou sont membres de l'actuelle armée et de la police. Ces cipayes font face à une haine très profonde de la population et ils sont, à la fois, une cible militaire plus faible. "Les ´forces de l'ordre´ irakiennes, la police et la garde nationale, sont considérées par la majorité de la population comme des sbires de l'armée américaine. La plupart des gens les considèrent comme des collaborateurs et des traîtres. Bien que les gens comprennent que beaucoup de membres de ces forces s'y sont intégrés par simple désespoir, étant donné le manque d'emplois, ils continuent quand même à les haïr, tout comme ils haïssent les troupes d'occupation étrangères" (Reportage de Dahr Jamail). Ce n'est pas par hasard que, peu avant les élections, le maire de Bagdad et le second chef de la police cipaye ont été assassinés. Ce sont des actions légitimes de la résistance irakienne, contre les envahisseurs et leurs collaborateurs.

Il existe aussi d'autres actions d'origine douteuse et de méthodologie reprochable : kidnappings et décapitation de personnel subalterne des entreprises étrangères, kidnappings de travailleurs volontaires ou de correspondants étrangers (même de médias de gauche, opposés à l'occupation), attentats contre la population chiite dans ses mosquées ou ses festivités. La plupart d'entre elles sont attribuées à une organisation fantôme conduite par al-Zarqawi (hypothétiquement liée à Al-Qaeda d'Ousama Bin Laden) et à laquelle on donne beaucoup d'attention dans la presse impérialiste. Que cette organisation existe ou non, beaucoup de journalistes indépendants croient que ces attentats sont, en réalité, promus (si non directement organisés) par la CIA, comme une tentative de discréditer la résistance à l'étranger, spécialement aux Etats-Unis, et de maintenir la division entre Chiites et Sunnites en Irak. Les médias des Etats-Unis ont justifié l'attaque de Fallujah par la "recherche de ces groupes". Mais, comme nous l'avons vu, la majorité écrasante de la résistance n'a rien à voir avec ces méthodes, et sa violence n'est que la juste réponse contre une invasion cruelle et inhumaine de son pays, le vol de ses richesses et la torture de sa population.

L'Irak est déjà le Vietnam

Le fait est que cette résistance militaire croissante, cette guerre de libération, met quotidiennement le pouvoir des envahisseurs en question et limite à l'extrême le contrôle réel qu'ils exercent sur le pays. Robert Fisk signale que "quand je me suis déplacé à 112 kilomètres au sud de Bagdad, en août dernier, j'ai seulement vu des postes de contrôle abandonnés le long des routes pleines de restes brûlés de camions américains et de véhicules de la police. En réalité, avec tous ses millions, ses soldats, ses services d'intelligence et ses informateurs, les envahisseurs ne peuvent même pas contrôler les rues principales de Bagdad" (Rébellion, 09/01/05). Jusqu'à présent, par rapport à l'Irak, on a parlé du "syndrome du Vietnam". Il est nécessaire de corriger cette phrase. La situation actuelle de l'Irak est déjà comparable à celle du Vietnam dans la seconde moitié des années 60. Elle l'est sous plusieurs aspects. D'abord, il y a une invasion militaire qui fait face à une résistance armée croissante, avec un soutien massif, et qui est mise en échec dans le sens où elle ne parvient pas à avancer vers le contrôle effectif du pays, et que dans beaucoup de cas elle recule. Deuxièmement, il y a la farce électorale qui prétend habiller "démocratiquement" cette invasion. Le reflet de cette farce dans la presse impérialiste américaine atteint des similitudes surprenantes avec le Vietnam (voir L'histoire se répète en fin d'article). Finalement, par rapport à la crise et la division qui commence à ronger les troupes des envahisseurs, la situation est semblable. Voyons ceci plus en détail.

La crise dans l'armée yankee

Comme conséquence inévitable d'une invasion qui fait face à une résistance armée avec le soutien des masses, tout habitant du pays occupé (homme, femme, personne âgée ou enfant) est un ennemi potentiel auquel il faut faire face parce qu'il ne comprend pas que "nous sommes venus les libérer". Il devient nécessaire alors, de faire appel à des méthodes chaque fois plus cruelles : des milliers de "suspects" prisonniers, des tortures, des viols, des attaques génocides à des populations désarmées. On estime à plus de 100.000 les victimes civiles irakiennes des suites de l'invasion et de l'occupation.Mais chacun de ces faits augmente la haine contre l'envahisseur et le soutien à la résistance et, de cette façon, la nécessité pour l'envahisseur d'approfondir ces méthodes, dans une spirale infernale, sans qu'il voie des perspectives de gagner la guerre. En même temps, de plus en plus de soldats refusent de continuer dans cette folie. La division entre ceux qui entrent dans la dynamique génocide promue par les commandants et ceux qui flanchent (par peur ou par conscience) s'accentue. Dahr Jamail raconte que, dans ses contacts avec des soldats américains, il a découvert que "la majorité d'entre eux étaient très alarmés et que leur moral dépendait du temps depuis lequel ils étaient en Irak. Ceux qui venaient d'arriver se montraient arrogants et suivaient les mots d'ordre. Ceux qui y étaient depuis 6, 9 ou 12 mois étaient fâchés, ils dirigeaient leurs armes contre n'importe qui et étaient parfois "placés" (drogués). Je ne veux pas généraliser et je ne dis pas que tous le soient. Mais j'en ai vu beaucoup qui l'étaient effectivement, et qui m'ont rappelé tout ce que j'ai lu sur ce qui s'est passé avec la psychologie des soldats américains au Vietnam".

C'est la raison pour laquelle de plus en plus de soldats américains en Irak refusent de prolonger leur présence, après avoir accompli l'année initiale du contrat. Aux Etats-Unis, beaucoup refusent d'aller en Irak : il y a déjà plus de 5.000 déserteurs et un nombre croissant d'objecteurs de conscience. En outre, le nombre de recrutement par contrat a baissé manifestement, ce qui complique un renouvellement important des troupes en Irak dont, comme nous avons vu, le moral s'affaiblit au fur et à mesure que leur affectation se prolonge. Cette crise affecte non seulement les soldats engagés par contrat mais aussi les militaires vétérans de carrière. Un exemple, parmi beaucoup d'autres, est celui du sergent Jimmy Massey (avec douze années d'ancienneté dans la Marine), devenu "objecteur de conscience". Concernant les crimes effectués par son unité (y compris le meurtre d'enfants) il a dit: "Nous sommes en train de commettre un génocide en Irak". Comme une expression de cette crise, des organisations comme Les familles des militaires élèvent la voix (composée de parents de soldats qui combattent en Irak) et Soldats vétérans contre la guerre, qui réclament le retour immédiat des troupes américaines, se sont formées aux Etats-Unis. Il est important de rappeler que la crise, la chute du moral et la division des troupes des Etats-Unis a été un des facteurs centraux qui a contribué à la défaite de l'impérialisme yankee au Vietnam.


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(1) Dahr Jamail est le correspondant à Bagdad du quotidien The New Standard des Etats-Unis. Né dans ce pays, de famille d'origine irakienne, il informe sur l'actualité de l'Irak occupé que les grands moyens de communication ne racontent pas. Ses articles sont d'une grande objectivité et nous y ferons appel dans ce texte.
 

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