mer Août 10, 2022
mercredi, août 10, 2022

De la Bosnie à l’Ukraine

Le 30 mai 2022

Récemment, à partir de la LIT-QI, nous avons soutenu et participé au convoi d’Aide ouvrière à l’Ukraine organisé par le Réseau syndical international, qui faisait également partie d’une action internationaliste le 1er mai dans la ville de Lviv. Cette participation n’est ni un hasard ni un événement isolé dans l’histoire de notre courant international. Il y a près de 30 ans, un convoi a également été organisé pendant une guerre, dans ce cas en raison de l’invasion serbe de la Bosnie. C’est pourquoi il nous semble important de reprendre une série d’articles qui se trouvent dans les Archives Léon Trotsky (https://archivoleontrotsky.org/ ) de la LIT-QI, écrits en 1994 pendant la guerre de Bosnie.

Ces matériaux historiques sont rassemblés dans cet article du camarade Ángel Luis Parras, militant de Corriente Roja en Espagne, qui était membre de l’Aide ouvrière à la Bosnie et a participé aux convois qui ont apporté de l’aide aux mineurs bosniaques pendant les années de guerre. À la fin du texte, nous fournissons des liens vers les documents des Archives.

L’aide ouvrière dans la guerre

Alors que les troupes russes étaient sur le point de terminer deux semaines d’invasion de l’Ukraine, cela faisait 30 ans que la guerre en Bosnie-Herzégovine avait commencé.

Par Ángel Luis Parras

Trois années d’occupation et de guerre de libération nationale (1992-1995) dans un pays dont la taille représentait à peine 10 % de celle de l’Ukraine et qui comptait 4,3 millions d’habitants ont laissé un panorama désolant. Le nombre de morts se situe entre 130 000 et 230 000, le nombre de personnes déplacées dépasse les deux millions, et les camps de concentration et les massacres comme celui de Srebrenica sont entrés dans l’histoire.

La « gauche » était alors divisée entre ceux qui exigeaient l’intervention de l’ONU et de l’OTAN et ceux qui acclamaient le boucher serbe Milosevic, le présentant comme l' »anti-impérialiste », voire le « dernier bastion européen du socialisme ». Pour les premiers, la guerre était une « guerre de religion » et l’envoi de forces d’interposition (les « casques bleus ») était la seule solution pour « éviter un massacre« . Pour les seconds, avec les organisations staliniennes à leur tête, il n’y avait qu’une guerre d’agression impérialiste et les Bosniaques ne représentaient que « les musulmans », les fascistes-djihadistes « alliés de l’impérialisme ».

Comme en Ukraine aujourd’hui, ils ne se sont pas souciés le moins du monde de définir la nature de la guerre[1] ou des guerres qui s’y sont superposées. Le déclenchement de la guerre par l’armée serbe, l’occupation de la Bosnie après le référendum au cours duquel la Bosnie-Herzégovine a massivement voté pour son indépendance, était pour les amis avoués et non avoués de Milosevic une question insignifiante et les massacres, les viols de milliers de femmes, le pillage des villages, n’étaient rien d’autre que de la « propagande impérialiste ».

Nous, marxistes révolutionnaires, n’oublions jamais que, quelle que soit la situation, notre politique a toujours un axe stratégique : construire consciemment l’action indépendante de la classe ouvrière, qui, en raison de sa position matérielle dans la société, est la seule capable de combiner les tâches de libération nationale et sociale. Et si c’est le cas en temps de paix, cela devient plus dramatiquement présent en temps de guerre, c’est-à-dire dans la « continuité de la politique par d’autres moyens ».

Une organisation révolutionnaire est donc toujours obligée de défendre et de construire une ligne d’indépendance de classe. Mais au milieu d’un tel vacarme, avec tous les médias, les gouvernements et les partis de « gauche » contre nous (avec quelques exceptions honorables), que pouvait faire une toute petite organisation comme la nôtre[2], sans argent ni moyens matériels, avec une certaine expérience de la lutte de classe quotidienne, mais aucune de la guerre ? Cependant, en vérité, nous avions au moins trois richesses. La première était l’internationale, la LIT-QI et le lien avec des militants révolutionnaires qui n’étaient pas à la LIT-QI ; la deuxième était d’être éduqué.es selon un critère de classe dans tout ce que nous faisions ; et la troisième était la détermination à faire les choses. De tout cela est née l’Aide ouvrière à la Bosnie.

D’où viennent ces mineurs et comment est née l’Aide aux travailleurs de Bosnie ?

Aujourd’hui, lorsque nous envoyons l’aide collectée au Syndicat indépendant des Mineurs de Kryvyï Rih, les organisations de « gauche » s’écrient : « Comme c’est étrange. D’où sortent ces mineurs ukrainiens que nous ne connaissons pas« . En réalité, l’argument n’est guère différent de celui avancé il y a 30 ans, lorsque nous avons commencé à collecter de l’aide pour les mineurs des mines de Kreka, dans la ville bosniaque de Tuzla.

Il est normal qu’ils n’aient pas connu pas les mineurs de Kreka à l’époque, pas plus qu’ils ne connaissent les mineurs de Kryvyï Rih aujourd’hui. Il en est ainsi parce que pendant que ces mineurs se battaient à la fin des années 80 et pendant une bonne partie des années 90 pour défendre leur travail et leur pain contre le vol infâme des privatisations qui ont accompagné la restauration capitaliste (celle dirigée par la bureaucratie « communiste« ), la « gauche occidentale » ne pouvait rien voir parce que ses yeux étaient pleins de larmes pour la « chute du socialisme » et que n’importe laquelle des nombreuses manifestations de rue ou des grèves, et toute protestation pour les droits démocratiques et nationaux ne pouvaient être qu’un produit de la réaction et du fascisme célébrant la chute du « socialisme réel« .

Comme maintenant, ils sont fidèles à un récit et les faits de la réalité ne peuvent en aucun cas contredire le récit. Pour eux, toute contradiction entre le récit et la réalité n’a qu’une seule explication :  la réalité est fausse.

Mais celles et ceux d’entre nous qui essayaient de ne pas perdre, ni en temps de paix ni en temps de guerre, le lien de classe, savaient que ces organisations ouvrières existaient, même si au début nous n’avions pas de contact direct avec elles, et qu’il n’existait pas non plus d’internet pour les rechercher.  Et en effet, nous les avons trouvées. Les mineurs de Kreka en Bosnie étaient les mêmes mineurs qui, en 84-85, avaient répondu à l’appel des mineurs britanniques dans leur lutte acharnée contre le gouvernement de Margaret Thatcher. Les mineurs bosniaques avaient accepté, ces années-là, de donner un jour de leur salaire mensuel à leurs camarades britanniques.  Bien des années plus tard, en 1993, ce sont ces mineurs bosniaques qui ont demandé de l’aide à leurs frères britanniques. En demandant leur aide, ils déclaraient : « Nous rappelons à nos amis en Grande Bretagne que nos cœurs de mineurs ont toujours battu pour la bonté de l’humanité, pour la justice, pour la classe ouvrière« .

C’est ainsi qu’est née l’Aide ouvrière à la Bosnie en Grande-Bretagne en 1993. Les camarades de la LIT-QI ont répondu à l’appel des camarades britanniques et en particulier de l’un des dirigeants et camarades les plus reconnus et appréciés à l’extérieur et à l’intérieur de la LIT-QI, Bill Hunter[3].

Correio Internacional 64

Dans l’État espagnol, à partir du néant le plus absolu, nous avons commencé à chercher de l’aide, de l’argent, des moyens de toutes sortes. Nous avons obtenu des camions, des tonnes de nourriture, de vêtements et de fournitures médicales. Cette aide était le fruit de l’énorme effort de nombreux/ses travailleurs/ses : les travailleurs/ses d’UPS à Madrid, de Magneti Marelli ou les mineurs de Sallent en Catalogne, les travailleurs de l’EMT à Madrid qui ont réparé nos camions, les pompiers de Bilbao et de Madrid qui ont collecté des aides et sont venus en Bosnie. De nombreux/ses enseignant.es, jeunes, travailleurs/ses qui nous ont aidés à collecter de l’argent en organisant des fêtes, en vendant des T-shirts ou en collectant de la nourriture et d’autres choses à Madrid, en Catalogne et en Andalousie.

Cela n’a pas du tout été facile, et ce n’est pas non plus du premier coup que nous avons réussi à passer la frontière à Mostar et à faire traverser un pays en guerre aux camions du convoi à travers les montagnes. Lorsque nous avons réussi à atteindre Tuzla, nous n’avons pas seulement distribué l’aide, nous avons vu de près la souffrance et la lutte d’un peuple dont l’armée, l' »Armija », était composée de mineurs, de travailleurs industriels et d’étudiant.es universitaires. Le 2e corps de l’Armija chargé de la défense de Tuzla comptait dans ses rangs 5 000 mineurs du syndicat, auxquels s’ajoutaient un demi-millier de mineurs de sel, ou encore plus d’un millier de travailleurs/ses de la centrale thermique et autant d’autres usines. « Ce n’est pas une guerre civile. C’est une guerre de libération. C’est la défense du droit d’exister en tant que nation » nous expliquait le Recteur de l’université de Tuzla, lors de l’une des nombreuses rencontres et contacts que nous avons eus pendant les jours où nous avons pu rester à chaque arrivée d’un nouveau convoi.

Aider à mettre le contrôle de toutes les tâches de guerre entre les mains des travailleurs/ses.

Correio Internacional 64

Pourquoi tout cette aventure, pourquoi ne pas collecter l’aide et la donner à l’ONU ou à certaines ONG au lieu de faire quelque chose qui mettait la vie même des camarades en danger. Cette question revenait parmi les travailleurs/ses et les jeunes bosniaques auxquel.le.s nous parlions. Le président du Conseil des syndicats de Tuzla lui-même, Fikreta Sijercic, lors de la réunion à laquelle nous étions invités, après nous avoir chaleureusement remerciés pour l’aide, n’a pu s’empêcher de nous poser la même question : « quelles étaient les motivations qui nous poussaient, encore et encore, à acheminer nous-mêmes l’aide directement, malgré les dangers que nous devions affronter« .

Nous sommes allés en Bosnie pour délivrer une aide d’ouvriers à ouvriers, car chaque modeste contribution avait un objectif sans équivoque : « il est nécessaire de promouvoir et d’aider à développer une aide contrôlée par les organisations ouvrières, car c’est ainsi que l’on impulse une politique d’indépendance de classe en plaçant les tâches de libération nationale et sociale entre les mains des travailleurs« [4].

Correio Internacional 65

Les guerres, y compris les guerres de libération nationale comme en Bosnie à l’époque et en Ukraine aujourd’hui, ne font pas disparaître la lutte des classes. Selon quels critères une économie de guerre fonctionne-t-elle ? Selon quels critères sont assurés les besoins fondamentaux des troupes et de la population, nourriture, vêtements, logement? Comment sont organisés les services de santé ? Comment est garanti l’approvisionnement en énergie, essence, diesel, électricité, etc.? Comment prendre soin des personnes âgées et des enfants? » Et comment combattre la cinquième colonne dans l’arrière-garde, non seulement la plus évidente, les envahisseurs, mais aussi les bourgeois ou ceux qui aspirent à le devenir par le vol… Ces crapules qui font leurs choux gras sur le marché noir, en volant l’aide humanitaire pour faire des affaires avec elle ou en pillant les habitations laissées vides lorsque les gens se précipitent hors de chez eux pour éviter de mourir dans un bombardement ?

Renforcer la participation des organisations ouvrières au contrôle de l’économie et de la vie politique pendant une guerre est la première étape indispensable pour que la classe ouvrière puisse agir de manière indépendante. La bourgeoisie, y compris la bourgeoisie du pays envahi, abordera les tâches de la guerre de son point de vue de classe, du point de vue du respect absolu de la propriété privée des grands moyens de production et d’échange. Et qu’elle gagne la guerre, ou qu’elle la perde et parvienne à préserver sa domination dans la partie du pays qui lui reste, elle abordera les tâches de reconstruction avec les mêmes critères de classe avec lesquels elle a mené la guerre.

Aujourd’hui, alors que nous mettons tout en œuvre pour vaincre l’invasion russe et que nous consacrons nos efforts et notre aide aux ouvriers/ères ukrainien.es de Kryvyï Rih, se souvenir de l’expérience de cette guerre et de la solidarité entre les travailleurs/ses il y a trente ans doit faire partie de l’Aide ouvrière.

Notes et liens vers des textes provenant des Archives Léon Trotsky :

[1] L’étude sur les différentes définitions de la nature des guerres jusqu’à arriver au marxisme a été synthétisée dans un court ouvrage publié en 2011 par la revue théorique Marxismo Vivo de la LIT-QI, « Algunas consideraciones sobre las guerras » (https://archivoleontrotsky.org/view?mfn=12787).

[2] Nous étions alors deux petits groupes dans une phase de fusion qui allait donner naissance au PRT.

[3] Bill Hunter était un leader vétéran du trotskysme britannique. Bill était un docker de Liverpool, membre du Parti travailliste indépendant pendant la Seconde Guerre mondiale et, en 1944, il est devenu trotskyste, jouant un rôle de premier plan dans le Parti communiste révolutionnaire pendant de nombreuses années. En 1988, il a rejoint la Ligue internationale des travailleurs et a été membre de sa Commission morale internationale.

[4] Correo Internacional nº 64, août 1994 (https://archivoleontrotsky.org/view?mfn=7884).

 

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