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Union européene : 50 ans de lutte de classes

 

« Si aujourd’hui nous pouvons célébrer cette fête ici à Berlin, c’est parce qu’il y a un demi siècle, quelques hommes politiques européens ont décidé de créer une ouvre de paix européenne sans précédent (.). L’ère de la mondialisation nous montre de manière de plus en plus évidente que la décision pour l’Europe était et est aussi une décision en faveur d’un certain mode de vie. Elle était et est une décision en faveur de notre mode de vie européen. Elle concilie réussite économique et solidarité sociale. »

 

Ce discours d’Angela Merkel, présidente du Conseil de l’Europe lors de la célébration du 50ième anniversaire du Traité de Rome, qui a institué en 1957 la Communauté Economique Européenne, ravive les « mythes fondateurs » de l’Europe, mythes qui sont rappelés avec insistance à chaque rencontre entre dirigeants européens. L’Europe serait d’abord une Europe pacifiste, visant à garantir une cohabitation « harmonieuse » entre les peuples, un espace dans lequel la liberté absolue du détenteur de capitaux serait définitivement conciliée avec les droits – voir le bien-être – des travailleurs. Il n’y aurait que quelques nostalgiques qui pensent encore que le capitalisme ne peut mener qu’à davantage de barbarie et de misère.

Les deux guerres mondiales, avec leurs dizaines de millions de morts, n’auraient été que de graves erreurs, des erreurs de « jeunesse » en sorte, d’une Europe encore trop immature, auquel Jean Monnet, Robert Schuman et quelques autres illustres « pères fondateurs » auraient mis fin une fois pour toutes. La « vraie nature » de l’Europe, celle d’une civilisation dynamique et humaniste, aurait enfin trouvé le moyen de se dévoiler, à travers les traités successifs qui vont fonder l’Europe telle qu’on la connaît aujourd’hui. Elle aurait été et serait toujours un modèle pour toutes les nations à la recherche du progrès.

Voilà la propagande qu’on nous répète inlassablement sur les bancs de l’école primaire et secondaire, dans la presse bourgeoise et les universités, ainsi que dans les discours des dirigeants politiques pour justifier l’envoi de « soldats de la paix » partout dans le monde et garantir la survie de cet havre de bonheur pour tous les « citoyens ».

Les acquis des travailleurs européens

Ces mythes se sont construits sur une certaine réalité : celle d’une Europe où effectivement dans de nombreux Etats, la classe ouvrière a conquis des droits et protections beaucoup plus importants que dans le reste du monde. Face à la peur de la contagion communiste après la deuxième guerre mondiale, dans un contexte où le mouvement ouvrier avait acquis un rapport de force particulièrement favorable après un siècle de luttes pour l’amélioration des conditions de vie et de travail, le patronat et les dirigeants politiques de plusieurs pays européens ont vu l’intégration des organisations ouvrières dans la structure de l’Etat, et l’ouverture vis-à-vis de certaines de leurs revendications, comme un moindre mal.

Le moment était également propice : la « reconstruction » de l’Europe, détruite dans la guerre, dynamisait l’économie ; les entreprises trouvaient de nouvelles opportunités pour accroître leurs taux de profits ; les colonies et les termes d’échange particulièrement inégaux avec les pays « sous-développés » garantissaient aux entreprises des matières premières à très bas prix ; les cadences infernales du travail à la chaîne permettaient des gains permanents de productivité ; de la main d’ouvre bon marché était importée pour extraire le charbon des mines.

La lutte tenace des travailleurs, pendant et après la guerre, a obtenu la mise en place, surtout dans les pays du Nord de l’Europe, ce qui sera appelé l’Etat Social ou l’Etat Providence. Un certain rapport de force ainsi créé entre les classes sociales a permis aux travailleurs d’imposer la redistribution d’une partie de la richesse, un usage plus démocratique de services publics, des avancées en matière de protection sociale (assurance-chômage, assurance soins de santé, pensions.), la reconnaissance de certains droits collectifs (droit de grève, représentation syndicale dans les entreprises, .).

L’Europe des capitalistes…

Toutefois, c’est dans le cadre des Etats-nations que ces acquis se sont développés. L’Europe n’a pas été créée pour les consolider, bien au contraire. Déjà depuis la constitution de la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier (Paris 1951), la bourgeoisie de la France, de l’Allemagne et du Benelux ont voulu renforcer le pouvoir des capitalistes par la création d’un libre marché pour ces marchandises, plaçant la libre concurrence comme principe suprême devant guider les législations nationales. Tout au long d’une série de traités comme celui de Rome, il y a 50 ans, et celui de Maastricht instaurant la monnaie unique dans une partie du continent, tout au long des grandes déclarations, que ce soit à Lisbonne ou à Bologne, l’Europe a été et continue à être l’instrument principal des classes dirigeantes pour renforcer l’hégémonie du capital par une offensive systématique contre les acquis des travailleurs. Pour ceux-ci, les directives du Conseil et de la Commission de l’UE se révèlent d’abord comme l’organe de concertation entre le patronat et les dirigeants pour approfondir les attaques contre leurs droits.

Voyons quelques exemples. L’interdiction du travail de nuit a été une des premières revendications ouvrières et en 1906, les travailleurs ont pu l’imposer pour les femmes dans une convention internationale. Cette convention sera reprise après la première guerre mondiale par l’Organisation Internationale du Travail (OIT). Après la chute du Mur de Berlin cependant, le patronat européen veut se débarrasser de cette interdiction. En 1991, le directeur des Affaires sociales de la Commission européenne demande aux Etats membres de dénoncer la convention de l’OIT au prétexte qu’elle serait en contradiction avec la directive européenne de février 1976 portant sur l’égalité de traitement entre hommes et femmes. La Cour de Justice européenne avait rendu un arrêt dans ce sens. Loin d’étendre cette conquête aux hommes, « l’Europe » la retire pour les femmes, sous prétexte de « l’égalité ».

Un exemple plus récent est celui de la révision de la Directive sur le temps de travail. Pendant un siècle, la réduction collective du temps de travail sans perte de salaire a été un objectif central des luttes ouvrières pour récupérer du temps libre et, par ce biais, une partie de la richesse créée grâce à l’augmentation de la productivité. C’est surtout à partir de la deuxième moitié du 20ième siècle que les travailleurs ont pu obtenir effectivement une réduction du temps passé au travail (la journée de 8 heures, l’augmentation des congés payés, la limitation des heures supplémentaires, …). Actuellement, dans le cadre d’une offensive générale aux droits des travailleurs, le patronat s’attaque particulièrement au temps de travail. Sarkozy, en campagne électorale, martèle que les « 35 heures » doivent être un minimum, et veut donner la « liberté » à chaque travailleur. de travailler plus. Partout dans le monde, le mouvement d’allongement du temps de travail gagne en ampleur. 

La directive adoptée en 1993 par l’UE va dans ce sens. Si elle prévoit une durée hebdomadaire de travail de 48 heures calculées sur 4 mois, les flexibilités prévues laissent une marge de manouvre immense pour les employeurs : la possibilité de négocier des dérogations à cette limite via des accords individuels dans l’entreprise. De fait, plus de 4 millions de travailleurs britanniques auraient actuellement des semaines de plus de 48 heures. En 2004, la Commission propose de ne pas considérer les périodes d’inactivité sur le lieu de travail comme du temps de travail (temps de garde), et d’étendre la période de référence pour le calcul de la semaine moyenne de travail de 48 heures maximum à 12 mois au lieu de 4, ce qui permettrait aux patrons d’imposer des semaines de 70 heures dans certaines périodes et de laisser les travailleurs chez eux quand les commandes font défaut. L’Europe impose ainsi un grand recul.

Cette politique de la bourgeoisie européenne, soigneusement préparée par le principal lobby patronal, la Table Ronde des Industriels Européens (ERT), en concertation avec une institution plus officielle, le Groupe Consultatif sur la Compétitivité (GCC – fondé en 1995), a été proclamée haut et fort dans la «Stratégie pour l’emploi » lors du sommet de Lisbonne en 2000. Sous le beau mot de « compétitivité » est érigée en norme suprême que les entreprises européennes doivent faire davantage de bénéfices en contrôlant mieux le principal obstacle : la rémunération de la force de travail. Les dirigeants s’attaquent à quatre secteurs pour les soumettre entièrement à cet objectif : les services publics, l’éducation, le droit du travail et la protection sociale. On ne parle plus de « service public » mais d’« entreprise d’intérêt général » qu’il faut « mettre en concurrence sur le marché ». Il s’agit de démanteler les protections sociales, d’abaisser les coûts du travail, entre autres par l’abaissement des charges sociales et fiscales, de détruire les systèmes de pension publics, de généraliser la précarisation et la flexibilisation de l’emploi via la suppression des obstacles au développement du travail intérimaire et du temps partiel. La directive Bolkestein sur les services doit niveler par le bas les conditions de travail et de salaire dans toute l’Europe des 28. La cour de justice européenne veille sur le respect de ces sacro-saintes lois de la concurrence. Et tout cela devait finalement être consacré juridiquement dans une Constitution Européenne.

…mise en oeuvre dans chaque pays

Les gouvernements des Etats membres se sont efforcés d’appliquer ces mesures « dictées par l’Europe ». Après le traité de Maastricht (qui institue l’Euro), le Premier ministre Dehaene nous disait qu’il fallait bien que les travailleurs fassent quelques sacrifices pour garantir la « norme européenne » des 3% maximum de déficit. Actuellement c’est le plan Vandenbroucke qui intensifie le contrôle des chômeurs et leur retire l’allocation sous prétexte qu’ils sont coupables de ne pas « trouver » un emploi alors que les patrons en détruisent de façon massive. C’est le Pacte entre les Générations qui augmente l’âge de la pension et la durée de carrière, les réductions successives des charges patronales, la privatisation progressive des services de placement en donnant plus de place à l’intérim,.

En Allemagne, les lois Hartz, mises en place par le « socialiste » Schröder sous une coalition rouge-verte, constituent la réforme la plus importante du marché du travail de l’histoire du pays : privatisation des agences de placement, possibilité de déroger aux conventions collectives de travail pour le travail intérimaire, obligation pour le chômeur d’accepter un emploi sur tout le territoire de l’Allemagne fédérale, limitation dans le temps et baisse des allocations de chômage, exemption des charges sociales,.

En France, le contrat nouvelle embauche (CNE) puis la tentative d’imposer le contrat premier embauche (CPE) s’inscrivent bien dans ce mouvement de précarisation du travail : en étendant la période d’essai à deux ans pour un contrat à durée indéterminée, le patronat a pu ainsi supprimer de fait la stabilité d’emploi. La France aussi a entamé une réforme en profondeur du système de chômage en instaurant un contrôle sur chaque chômeur, en privatisant progressivement le système public de placement. Les « contrats jeunes » permettent aux entreprises d’engager une main d’ouvre à très bas prix, bénéficiant d’une exonération totale des charges sociales pendant les deux premières années puis de 50% pendant la troisième année.

Les travailleurs résistent

Le Non français à la Constitution Européenne de mai 2005 a été la plus grande victoire politique des masses européennes depuis longtemps. Quand la machine néo-libérale paraissait incontrôlable, les travailleurs et la jeunesse française, en leur nom et en celui des peuples du continent, ont fait face à la bourgeoisie européenne et ont démontré qu’on pouvait la vaincre. Le Non a renversé le gouvernement français, a fait trembler la Présidence de la République et a mis en échec la Constitution Européenne. Le Non a mis en question la légitimité de l’UE et ses gouvernements et parlements (90% des députés français était favorable au Traité !) et a répudié les plans néo-libéraux. De cette façon, il a ouvert une brèche importante en France et en Europe.

Le Non français, et par la suite le néerlandais (qui ont créé la panique pour d’autres referendums parmi les gouvernements) ont démonté transitoirement les prévisions de l’UE de « constitutionnaliser » formellement le néo-libéralisme et le militarisme européen, sans que jusqu’à aujourd’hui les gouvernements soient parvenus à décider d’un plan alternatif. Le Non est aussi parvenu à bloquer certains des aspects les plus brutaux de l’offensive néo-libérale, comme le « principe du pays d’origine » de la Directive Bolkestein de libéralisation des services publics.

Déjà en 2003, il y avait en France de grandes luttes contre la réforme des pensions. Et le printemps passé, tout au long de 10 semaines, les étudiants se sont mobilisés avec succès contre le Contrat de Première Embauche (CPE), avec l’appui de la classe ouvrière française et la participation active d’un secteur de celle-ci. Ils se sont organisés depuis la base jusqu’à l’échelle nationale, ils ont occupé les universités et les lycées et ont organisé de nombreuses et massives manifestations.

Il y a eu les mobilisations « du lundi » en Allemagne de l’Est en 2004, contre les plans d’austérité du Gouvernement Schröder, les lois Hartz. Il y a eu la grève générale en Italie face aux mesures du Gouvernement Berlusconi, et maintenant les grèves et manifestations contre les plans du Gouvernement Prodi, qui ont mobilisé 300.000 personnes le 17 novembre dernier. En Grèce a eu lieu une grève générale le 15 mars 2006, la cinquième en une année et celle qui a eu le plus de succès. Et les étudiants s’y sont mobilisé en masse.

Au Portugal, le 5 octobre dernier, les professeurs ont fait grève générale et 20.000 personnes marchaient dans les rues de Lisbonne, dans la plus grande manifestation enseignante connue depuis des années. Une semaine plus tard, la CGTP y a convoqué à une grève générale du Secteur Public, suivie également de façon très massive, et a convoqué à une marche de 90.000 personnes, la plus grande depuis 1982.

Dans notre pays, les travailleurs ont imposé deux grèves générales en octobre 2005, et les luttes contre les « restructurations » et les licenciements n’ont pas cessé. En 2006, le secteur le plus exploité de notre classe, celui des sans-papiers, est parvenu à surmonter la peur de se faire voir et est descendu massivement dans la rue, pour la régularisation de tous les sans-papiers, la libération de tous les prisonniers, contre les expulsions et les centres fermés

Un grand obstacle : la direction des luttes

Toutes ces luttes manquent toutefois cruellement de coordination, non seulement entre les différents pays mais aussi à l’intérieur de chaque pays. Et ce n’est pas par hasard. Tout au long d’un siècle et demi de luttes, les travailleurs se sont donnés de grandes organisations syndicales, mais celles-ci ont été incorporés dans les appareils d’Etat, mais aussi la Confédération Européenne des Syndicats (CES) qui est devenu pratiquement un « Ministère du Travail » de la Commission Européenne (qui la finance à plus de 80%). Nos organisations des travailleurs sont dirigées par une bureaucratie qui veut « concilier réussite économique et solidarité sociale », comme disait Angela Merkel.

Comment peut-on comprendre que les dirigeants d’une grande lutte des Forges de Clabecq ont été tout simplement exclus de leur syndicat, par décision de trois ou quatre « dirigeants » ? Comment peut-on comprendre qu’il y a une manifestation de 20.000 enseignants à Lisbonne le 5 octobre, et une autre, du Secteur Public, une semaine plus tard, au lieu d’unifier les luttes ? Comment peut-on comprendre que, face à une mobilisation générale des travailleurs dans notre pays, avec une grève générale le 7 octobre 2005, la CSC mène campagne avec « dix raisons pour ne pas faire grève » et la FGTB est surtout préoccupée de « limiter les dégâts » et d’éviter que l’expérience se répète (« c’est une arme qu’on n’utilise que tous les dix ou douze ans » disait-elle) ? En dépit de ce peu d’enthousiasme des directions, les travailleurs belges sont repartis en grève générale trois semaines plus tard. Mais finalement, le «pacte entre les générations » s’est quand-même imposé.

Comment peut-on développer l’unité dans les luttes, avec un « dirigeant » comme Bernd Osterloh, du syndicat des métallos allemands, qui dit à propos du conflit de VW que « les salaires en Belgique sont trop hauts » et que « le tout est de savoir avec quelle rentabilité une Audi peut être assemblée à Bruxelles. En Allemagne, nous avons réduit nos coûts de 20%. Il faut voir ici avec les syndicats belges quelle peut être l’ampleur de cette réduction des coûts : 15, 20%,. » (Le Soir, 28 novembre 2006).

L’Union Européenne, c’est tout d’abord un terrain ou se mène, comme ailleurs dans le monde, une lutte des classes gigantesque. La classe dominante des capitalistes est bien organisée. A nous, la classe de ceux qui n’ont pas de capital pour s’enrichir en faisant travailler les autres mais qui créent la richesse et vivent de leur force de travail, de s’organiser. Nous avons nos organisations, mais elles sont dirigées par des gens de l’autre camps, dont la tâche principale est de « contrôler leurs troupes », d’éviter les « débordements » et surtout, d’éviter que les travailleurs créent un puissant rapport de force en unifiant les luttes et en développant la solidarité internationale. C’est dans les luttes que nous devons recréer cette unité, déjà proclamée, il y a un siècle et demi, dans le Manifeste Communiste : Prolétaires du monde entier, unissez-vous !